Salman Rushdie : «Difficile d'écrire un livre qui dure sur un monde qui change»

Salman Rushdie : «Difficile d'écrire un livre qui dure sur un monde qui change»

Spécial abonnés. Dans son dernier ouvrage, le romancier exilé à New York, dont la vie est « devenue accidentellement intéressante », s'inspire de son parcours et de la mythologie pour fixer l'étrangeté de notre monde. Propos recueillis par Marc Weitzmann

C'est au travers des hasards, des accidents, voire des cauchemars dont sa vie se parsème qu'un écrivain donne forme au monde. C'est non ce qu'il vit, mais sa capacité à transformer ce qui lui arrive en expérience signifiante, qui fait de lui, d'où qu'il vienne, notre contemporain. Salman Rushdie, qui aura poussé très loin cette logique, reste un cas à peu près unique dans l'histoire littéraire contemporaine. Son précédent livre, Joseph Anton, revenait de manière mi-romancée sur les années de clandestinité qui ont suivi la fatwa lancée contre lui en 1989 par le régime iranien à la suite des Versets sataniques. Le roman n'en méritait pas tant, mais c'est justement de l'absurde disproportion entre le contenu du livre et la mise à prix de son auteur par l'islam politique que Salman Rushdie tirait la signification la plus profonde de tout l'épisode. Attention ! semblait-il nous dire, tandis que, avec la fin de la guerre froide, le monde semble entrer dans l'ère réjouissante du « village global », quelque chose est en train d'arriver ; mon cas semble marginal, mais en fait il annonce l'avenir.

Son nouveau roman, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, autrement dit mille et une nuits, est à la fois le contrepoint et la suite du précédent. Retour à l'imaginaire, à la liberté du conte et de l'infinie métamorphose, il est aussi, à l'heure du Brexit, un manifeste en faveur des grandes villes cosmopolites et hors-sol aujourd'hui rejetées par le courant populiste mondial - Londres, où il a vécu autrefois, New York, où il vit depuis 1999. Quel sens humain positif donner à l'expérience de la mondialisation dans laquelle nous sommes embarqués ? Le « grand remplacement » tant vilipendé ici est, pour Rushdie, l'occasion d'une constante métamorphose dont le genre romanesque révèle le sens toujours renouvelé.

Ce qui frappe dans Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, c'est son aspect hybride. Le livre est à la fois un conte oriental, un roman urbain contemporain, un roman d'idées. Mais, avant tout, c'est un livre qui décrit un monde en rupture avec lui-même, un monde dont on n'arrive pas à savoir s'il est en train de se détruire ou de se reformer.

SALMAN RUSHDIE. La difficulté est d'écrire un livre qui dure sur un monde qui change. Car, au-delà de l'aspect purement politique, il est évident que nous vivons une époque de changement non seulement très intense mais aussi exceptionnellement rapide. Et c'est cette combinaison d'intensité et de vitesse qui est l'élément vraiment stupéfiant. Pas seulement dans le domaine politique, qui d'ailleurs, le plus souvent, ne fait que refléter ce changement. Mon père est né en 1910 et mort en 1987, il y a de cela presque trente ans. S'il revenait aujourd'hui, que comprendrait-il de ce qui nous entoure ? Le défi consistait donc à faire un livre plus universel et durable qu'une simple réponse aux événements en cours, mais qui ait un lien avec eux. Se limiter à évoquer une guerre de religion entre chrétienté et islam, par exemple, n'aurait été d'aucun intérêt pour moi. Il me semble que les conflits d'ordre philosophique qui sont dramatisés dans le roman à travers Ibn Rushd (Averroès) et son adversaire al-Ghazâlî, et que l'on retrouve aujourd'hui avec l'État islamique, sont présents depuis toujours, seront encore pertinents dans plusieurs siècles, longtemps après que la façon dont ils se traduisent aujourd'hui aura disparu. Quand j'ai commencé à écrire, personne n'avait entendu parler de l'État islamique, et cette idée d'un conflit militaire eschatologique était encore de la pure fiction. Mais les mutations auxquelles nous sommes soumis ne sont pas seulement politiques. Qui se souvient de ce qu'est une disquette, par exemple, ou même un fax ? La technologie, qui a commencé par changer le monde, se métamorphose à présent elle-même, tandis que le monde continue de se transformer. Nous avons le sentiment, et c'est un sentiment très aigu, de vivre dans un monde dont les règles sont en train de changer, et de changer encore, et encore, et cela en permanence, si bien que plus personne n'a le temps de s'y adapter. Et cela peut créer toutes sortes d'incertitudes et de troubles. D'où « les étrangetés », qui sont le titre de la seconde partie du livre, la plus fantastique. Je voulais trouver un moyen de décrire un état de la réalité qui est ce monde où tout devient étrange - et je voulais aussi montrer combien il est étrange en soi de vivre dans une telle époque de métamorphose gigantesque.[Lire la suite]