Disparition de Liu Xiaobo : la dissidence par les mots

Disparition de Liu Xiaobo : la dissidence par les mots

Il était le plus célèbre visage de la dissidence chinoise. À 61 ans, Liu Xiaobo s’est éteint, emporté par un cancer du foie.

Dans son pays, Liu Xiaobo est le symbole de la résistance pacifique et non-violente à l’oppression du pouvoir au parti unique. « Subvertir le système du mensonge par la vérité », telle était la mission de celui qui a passé sa vie à faire progresser les droits en Chine, à se battre pour la liberté d’expression et pour la démocratie.

En 1989, pour avoir organisé l’évacuation pacifique de la place Tian'anmen et sauvé une centaine de vies, le héraut chinois de la désobéissance civile est emprisonné pendant un an et demi. Le début d’un long cauchemar carcéral pour cet intellectuel, ennemi public numéro 1 du régime communiste. En 2008, avec 303 personnalités chinoises, il rédige la « Charte 08 », un manifeste qui prône le respect de l’humain et des droits civils dans un pays où règnent la censure et l’oppression. Deux ans après avoir été condamné à 11 ans de prison pour « incitation à la subversion de l’État », il reçoit le prix Nobel de la paix. La récompense reposait sur une chaise vide devant un parterre qui acclamait le grand absent de la cérémonie.

Né en 1955 à Changchun, dans la province de Jilin, de parents intellectuels communistes, il est reconnu comme un grand militant des droits de l’homme partout dans le monde. Mais il était avant tout un ancien étudiant en lettres devenu professeur d’université accompli ; un insatiable lecteur devenu écrivain prolifique et dérangeant, parce qu’il a osé ausculté avec minutie son pays et son temps.

Tour à tour, poète, philosophe, critique et essayiste, celui qu’on surnommait le « Soljenitsyne chinois » est l’auteur de nombreuses publications, dont sa plus célèbre, La Philosophie du porc et autres essais (publié en 2011 chez Gallimard dans une traduction de Jean-Philippe Béja). Dans cet ouvrage préfacé par Václav Havel, il critique avec virulence ce qu'il appelle « la philosophie du porc », à savoir cette tendance des intellectuels chinois à se laisser corrompre par le parti.

Dans Vivre dans la vérité (recueil de textes traduits par Jean-Philippe Béja, Jérôme Bonnin, Hervé Denès, Guilhem Fabre, Marie Holzman, Geneviève Imbot-Bichet, Célia Lévi et Jean Lévi, chez Gallimard, en 2012), Liu Xiaobo multiplie les angles pour dépeindre cette Chine qui, selon lui, « avance à grands pas vers le pire des capitalismes népotiques ». Les titres de ses textes en disent déjà long sur ses positions politiques : « Les condamnations pour écrits et le secours de l’opinion publique », « La propriété d’Etat de la terre est l’arme absolue permettant les expulsions et les démolitions forcées », « Le syndrome des médailles d’or olympiques et l’instrumentalisation des Jeux olympiques par le Parti communiste chinois ».

Mais comme pour l'auteur banni l'insurrection est toujours aussi poétique, il finit avec quarante pages de poèmes, dédiées à son épouse ou à la mémoire des morts du 4 juin 1989, durant lesquelles il crie son désarroi : « Entre fleurs fraîches et tanks / S’éteint le siècle passé / Reste une obscurité sanglante / Le commencement du nouveau siècle / Sans la moindre lueur de vie. ».

Ruben Levy