John Berger l'inclassable

John Berger l'inclassable

En 1972, John Berger recevait le prestigieux Booker Prize pour un roman hors normes et fascinant, G. Et créait le scandale en attaquant le mécène du prix avant de verser la moitié de la somme aux Black Panthers - l'autre moitié fut consacrée à un ouvrage sur les travailleurs immigrés en Europe. Un geste que l'establishment littéraire britannique ne lui pardonna pas, mais qu'il n'a jamais regretté : « Si c'était à refaire aujourd'hui, je ne changerais rien. » Cherchant ses mots au fil de notre conversation pour s'exprimer avec précision, le discours semé de « I mean » aussitôt réprimés, il n'a cependant rien du polémiste avide de provocations. Il est juste inclassable. Né à Londres, il habite depuis plus de vingt-cinq ans un village de Savoie et, s'il écrit en anglais, il se sent bien plus chez lui dans le pays de Deleuze, Merleau-Ponty, Camus, Char et Fernand Léger. Essayiste, critique d'art, auteur d'une oeuvre multiple, il est éclectique mais constant dans ses convictions. Et n'a nul besoin d'afficher son indépendance pour qu'on la lui reconnaisse.

En cela, il ressemble au « principal protagoniste » de son roman éponyme, G. , aujourd'hui réédité dans une nouvelle traduction. Une initiale qui tient moins du personnage que de la persona , c'est-à-dire du masque, du rôle, convoquant ici le Don Giovanni de Mozart et de Kierkegaard. Fils illégitime d'un négociant de Livourne et d'une riche Américaine, G. passe son enfance en Angleterre puis parcourt l'Italie. Il assiste à des événements historiques révoltes à Milan en 1898, traversée des Alpes par l'aviateur Chavez en 1910, complots dans les rues de Trieste en 1915... auxquels il reste indifférent car il ne vit que pour les femmes. « Dans un monde indéterminé en perpétuel devenir, le désir sexuel est renforcé par une envie de précision et de certitude. Près d'elle, ma vie se met en ordre. Dans un monde statique et hiérarchisé, le désir sexuel est renforcé par l'envie d'une certitude autre. Avec elle je suis libre. » Mais loin d'être un simple jouisseur, G. , sacrifiant ouvertement l'épique à l'intime et le collectif au personnel, conteste par son apolitisme même l'ordre établi. Un ordre social, culturel, voire existentiel qu'un autre G. , Garibaldi, avait également combattu, mais par le biais de l'action et de la révolte romantique.

G. se place ainsi sous le signe de la quête de l'émancipation sexuelle, politique, mais aussi littéraire. Ouvrage d'une puissance et d'une intelligence rares, il mêle le roman historique, l'essai, le récit intimiste, des fragments poétiques, refuse le déroulement linéaire des événements, commente sans cesse la fiction qu'il met en scène. Les paragraphes décousus reflètent la discontinuité du monde, avec l'idée que le non-dit compte autant que le dit, que l'espace blanc permet au lecteur d'investir l'ouvrage avec sa propre expérience et d'approcher au plus près de ce qui échappe au verbe. « Dans les situations les plus familières, les thèmes les plus explorés, il demeure une part d'inconnu. En montrant les limites du langage, je veux confronter le lecteur à cet inconnu. » Savant travail de montage et de collage, G. fait entendre la polyphonie du réel, son éclatement. Chacune des pages est agencée à la façon d'un tableau, et les plans s'intriquent et se recoupent pour donner à voir l'existence dans toute sa complexité, sa richesse, son invincible mystère.

Car John Berger refuse de réduire son oeuvre en général et G. en particulier à une expérimentation verbale. On lui pose des questions sur l'écriture et l'entreprise littéraire, il vous ramène à la vie, au quotidien, aux réalités contemporaines. La forme vient après l'histoire, elle s'y adapte et la sert. « Storyteller » avant tout, l'auteur est aussi un « écrivain engagé » dans le bon sens du terme. Sans jamais céder au didactisme du livre à thèse, il choisit des thèmes brûlants, le sida dans Qui va là ? l'Olivier, 1996, des SDF racontés par un chien dans King l'Olivier, 1999, rééd. Petite Bibliothèque de l'Olivier, avec le désir d'amener ses lecteurs à ne plus penser en termes de « nous » et d'« eux » afin de supprimer toute forme de ghettoïsation le temps d'un ouvrage et si possible au-delà. « Parce que l'écriture dévoile d'autres aspects de la réalité. » Si elle ne change pas les choses, elle change le regard que nous portons sur elles. C'est déjà beaucoup.