De Tournier à Chevillard

De Tournier à Chevillard

Ce qu'Alexandre Dumas a dit de l'Histoire, on peut le dire de la langue française : il est permis de la violer à condition de lui faire de beaux enfants. C'est affaire de sonorité, d'accommodement, de goût ; mais, s'agissant d'«extime», il semble que les lexicographes de nos meilleurs dictionnaires prennent leur temps pour l'admettre en leur sein. Des néologismes autrement plus rugueux à l'oreille se sont pourtant imposés dans leurs pages. Patience...

Michel Tournier, ces jours-ci pléiadisé, à qui l'on doit l'invention de l'expression «journal extime» jusqu'à ce que l'on découvre un jour peut-être qu'un autre l'avait précédé, l'a consacrée en intitulant ainsi l'un de ses livres en 2002. Sous sa plume, comme sous celles de Marguerite Duras et d'Annie Ernaux, c'est à une véritable projection de soi non plus dans le territoire de l'intime mais dans celui du dehors que se livre le diariste de ce genre-là. Un mouvement d'ouverture vers l'extérieur plutôt que « le racontage de mézigue », comme disait Jacques Perret. Autant de choses vues que de choses lues, de personnages remémorés que de personnes rencontrées. Pour un écrivain, l'exercice tient du laboratoire, de l'atelier, du fourre-tout, du vide-poches. Souvent des livres y naissent, des phrases y sont mises au banc d'essai, des idées discrètement mûries. Paul Valéry, qui tenait chaque matin registre de « la vie de l'esprit », y est parvenu avec génie dans ses Cahiers : plus de trente mille pages en deux cent soixante et un cahiers !

Indispensables incipit de nos journées

Le journal extime, qui correspond mieux à notre air du temps, n'a pas pour autant éliminé le journal intime à l'ancienne. Ceci n'a pas tué cela. L'enquête d'Hubert Prolongeau en témoigne (lire p. 6-11). Mais, chez les écrivains, il peut prendre la forme originale d'un blog. On en connaît quelques-uns parmi ces blogs à part, suivis chaque jour par des milliers de lecteurs fidèles ainsi venus aux nouvelles : François Bon (« Le tiers livre »), Claro (« Le clavier cannibale »), Jacques-Pierre Amette (« Près, loin »), André Markowicz (sur Facebook) et Éric Chevillard (« L'autofictif »), ainsi que quelques autres à l'étranger tel celui de l'espagnol Antonio Muñoz Molina. Chacun y a développé un ton, un style, une manière, u n univers qui lui est propre. Ceux-là méritent déjà la palme de la persévérance car ils oeuvrent depuis des années, et c'est passionnant pour qui s'intéresse aux mécanismes et aux logiques de la création littéraire. Derrière chacun de leurs commentaires, réflexions, critiques, informations, et sous chacun de leurs éclats de littérature, maximes du jour, fragments bien tempérés, ils se dévoilent mieux que tant d'autres dans leurs mises à nu autoproclamées.

Un blog d'écrivain n'est pas un site à sa gloire. Beaucoup l'ont cru, qui ont abandonné au bout de quelques mois. Ils n'imaginaient pas la quantité de travail que cela suppose, jusqu'à devenir une tyrannie consentie que l'écrivain s'impose ; car, lorsque l'écriture ne s'exerce que dans le secret de la table de travail à même le papier, nul n'en est témoin ; mais, lorsqu'elle se déploie publiquement et régulièrement en ligne, elle est sans cesse sommée par ses lecteurs de rendre des comptes. Un blog de ce type est un journal extime, un carnet de route, une interpellation urbi et orbi. Petit à petit, les blogs de Bon, Claro, Amette, Markowicz, Chevillard se sont imposés comme les indispensables incipit de nos journées. Ce qu'ils disent chaque jour de l'état du monde, et qu'ils sont bien les seuls à dire, nous est nécessaire ; sans quoi nous courrions le risque de sortir dans la rue au petit matin avec un faux pli dans le jugement. Lorsque Hegel prétendait à raison que la lecture de journaux était la prière quotidienne de l'homme moderne, il n'imaginait pas qu'un jour elle se tiendrait face à un écran et qu'elle commencerait par les explosions de pensée de quelques écrivains.

L'AUTOFICTIF À L'ASSAUT DES CARTELS, Éric Chevillard, éd. L'Arbre vengeur, 224 p., 15 E.

PARTAGES, II, André Markowicz, éd. Inculte, 598 p., 23,90 E.