Les photos, un bain révélateur

Les photos, un bain révélateur

Au fond, qu'est-ce qui distingue un écrivain des autres personnalités publiques ?

L'écrivain, c'est celui qui refuse par principe de se faire tirer le portrait et qui manifeste cette humeur sur chacun de ses portraits. Il faut le comprendre : il entretient un jeu de fascination/répulsion avec ce medium au-delà même de ses rapports complexes avec sa propre image (incroyable le nombre d'auteurs qui ne peuvent pas s'encadrer !). Cette tension est au coeur d'une réflexion collective qui eut pour cadre champêtre le centre culturel de Cerisy-la-Salle en 2007 et qui se déploie seulement maintenant dans un album richement illustré, comme il se doit. Outre les portraits de l'écrivain, il y est question des photos prises par lui et de son discours sur la photographie, mais c'est avant tout de sa bobine qu'il s'agit.

Leur tête, bien sûr aussi leur bureau, maison, rituels, bibliothèque, instruments de travail, gris-gris, fétiches, jouets... Qui expose s'expose. Tous ne gagnent pas à être connus, quelques-uns ne rêvent que d'être reconnus, certains gagneraient à ne pas sortir de l'ambiguïté. Tous ne sont pas, tel J.M.G. Le Clézio, des Sam Shepard de la littérature. L'objectif peut être sans pitié : il faut être Julien Gracq pour oser demander que sa verrue sur l'arête du nez soit dissimulée dans l'ombre, et il faut être Henri Cartier-Bresson pour le lui accorder.

Mythologie du portrait de groupe

L'air de rien, cela a changé la relation entre l'auteur et ses lecteurs. Il y a des livres qu'on ne peut lire sans que s'y superpose entre les pages un certain regard. Celui du photographe bien sûr, mais aussi celui de l'écrivain qui nous observe le lisant. À les voir si soucieux de la mise en scène du chez-soi (Victor Hugo à Hauteville House), on comprend vite qu'ils ne sont pas tous animés par la haine de soi. Reste à en connaître l'impact sur l'imaginaire littéraire. Il y a là d'utiles réflexions à glaner sur l'importance du portrait de groupe comme acte de baptême des bandes, écoles, familles d'esprit : surréalistes, Beat Generation & Co. S'agissant du Nouveau Roman, le cliché historique des écrivains faisant le trottoir ou tenant le mur des éditions de Minuit, selon les versions des témoins de la scène, a créé le mythe, seuls Butor et Duras y brillant mais par leur absence.

Certaines photos ont le don de mettre l'imaginaire en mouvement, même les portraits iconiques de Rimbaud par Carjat, de Baudelaire par Nadar, de Joyce par Freund, déjà vus mille et une fois. Il fut un temps où la prise de vues obligeait le recours au studio. Cela dit, les images qui vieillissent le mieux sont celles où le photographe fait prendre l'air au modèle et lui épargne la lumière artificielle.

Les universitaires ici convoqués dressent au fond l'inventaire des postures littéraires, du grand-homme-de-lettres (Saint-John Perse) à l'homme invisible (Maurice Blanchot). Le fait est que Samuel Beckett, qui ne donnait jamais d'interviews et ne passait jamais à la télévision, a consenti à se laisser tirer le portrait par des photographes. Or son impressionnante présence en noir et blanc n'est pas étrangère à la trace mnésique que son oeuvre a laissée dans l'esprit de ses contemporains.

« La littérature en représentation. Le portrait photographique de l'écrivain dans l'entretien du Magazine littéraire ». Mais oui, c'est de nous que ça cause sous la plume de Guillaume Willem ! Une savante étude consacrée à notre conception du « Grand entretien » depuis son apparition en 1982 dans les pages d'« une publication au capital symbolique remarquable », ce qui est plutôt bien vu. Des choses si profondes, si sophistiquées et assez complexes y sont dites sur « le double processus de légitimation » entre l'écrivain et le magazine que nous y réfléchirons désormais à deux fois et plus avant de faire photographier un écrivain pour, disons, cette instance de consécration auctoriale, enfin, cette rubrique.

L'ÉCRIVAIN VU PAR LA PHOTOGRAPHIE. FORMES, USAGES, ENJEUX, David Martens, Jean-Pierre Montier et Anne Reverseau (dir.), éd. Presses universitaires de Rennes, 294 p., 32 E.