L'âme, une affaire de foi

L'âme, une affaire de foi

L'âme. En grec psuchè, qui a donné « psychique », et que traduit le latin anima. Les chrétiens la tiennent pour une réalité séparée du corps, une entité qui lui survit quand meurt ce dernier, une substance immortelle parce qu'elle ne se confond pas avec la matière corruptible à laquelle elle est unie pendant son séjour terrestre.

Descartes la définissait en ce sens comme étant « d'une nature qui n'a aucun rapport à l'étendue ni aux dimensions et autres propriétés de la matière dont le corps est composé ». Pour un athée matérialiste, au contraire, l'âme n'est rien d'autre que le corps en tant qu'il est animé, monisme oblige. Mais que l'on soit croyant ou non, dualiste ou pas, on s'accordera du moins sur deux idées fondamentales que le livre de François Cheng met fort bien en lumière.

D'abord, la notion d'âme ne saurait se confondre avec ce qu'on entend par « esprit ». À preuve, le fait que les expressions « perdre l'esprit » et « perdre son âme » ne sont nullement synonymes. La première désigne le fait d'avoir perdu la raison, la seconde signale une déchéance spirituelle et morale. En quoi la notion d'âme entend dénoter en nous la singularité, ce qui nous est absolument propre, ce qui est irremplaçable dans une personne. Un fragment des Pensées de Pascal le dit mieux qu'un long traité. S'interrogeant sur la nature exacte des objets de nos affections en même temps que sur notre identité intime, Pascal ajoute cette réflexion d'une rare profondeur : « Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non : car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté l'aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus. Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? Et comment aimer le corps ou l'âme sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

La conclusion qu'on tire en général de ce texte, c'est que le moi, dont on sait qu'il est haïssable aux yeux de Pascal, n'est pas un objet d'amour plausible. Tout semble indiquer, en effet, que ce à quoi je m'attache avant tout, ce sont les qualités de l'être que je prétends aimer : sa beauté, son intelligence, sa gentillesse, sa générosité, son humour, etc. Mais, comme de tels attributs sont périssables, je dois m'attendre à cesser un jour ou l'autre d'aimer la personne qui n'en est que le support. Toutefois, les qualités abstraites ne disent pas tout de la « substance » spécifique et singulière d'un être, c'est-à-dire de son « âme », attendu qu'elles sont interchangeables. Si l'on devait s'en tenir aux seules qualités, on n'aimerait donc jamais personne, de sorte, ajoute Pascal, qu'il faudrait cesser de moquer les vaniteux qui prisent les honneurs. Ce qui fait qu'un être est aimable, ce qui donne le sentiment de pouvoir le choisir entre tous et de continuer à l'aimer quand bien même la maladie l'aurait défiguré, c'est ce qui le rend irremplaçable, c'est cette « âme » singulière qui le distingue et le rend à nul autre pareil. À celui ou à celle qu'on aime, on peut dire, comme Montaigne, « parce que c'était lui, parce que c'était moi », certainement pas « parce qu'il était beau, fort, intelligent ou courageux ».

Point d'Archimède de la doctrine chrétienne

Reste la question essentielle pour le croyant : cette âme singulière continue-t-elle de vivre quand le corps meurt ? C'est par l'affirmative que répond le christianisme, une option théologique que Denis Moreau défend avec un rare talent dans son dernier livre (1). Authentique penseur chrétien, sans nul doute l'un des plus profonds qu'on puisse lire aujourd'hui, pas un de ces cathos de choc à bougies façon Veilleurs et Manif pour tous, pas davantage d'ailleurs un « moderniste », simplement un intellectuel qui, ne haïssant pas les temps modernes ni n'associant sa voix aux idéologies du déclin de l'Occident dont la facilité tourne à la ritournelle, essaie de penser avec rigueur, clarté et sincérité ce que peut signifier encore aujourd'hui le fait de croire en l'immortalité de l'âme. Car, c'est comme ça, il a la foi, il est croyant, il pense que l'âme peut être sauvée de la mort, et Dieu sait que c'est bien son droit, comme c'est le mien de ne pas y croire, ce qui ne m'empêche en rien d'aimer son livre, de le trouver même passionnant et de vous en recommander, croyants ou non, chaleureusement la lecture.

Du reste, bien que n'ayant pas la foi en l'immortalité de l'âme, je partage avec lui l'essentiel de sa lecture du christianisme. Comme lui, je pense, à l'encontre de ces théologiens trop intellectuels pour avoir la foi des petits enfants, que la problématique du salut de l'âme, c'est-à-dire in fine celle de la mort de la mort, est bel et bien l'essentiel, le point d'Archimède de la doctrine chrétienne. Car oui, comme le dit Denis Moreau, c'est elle qui change tout, et pas seulement après, dans l'au-delà, quand nous serons morts, mais hic et nunc, ici et maintenant. Pour les mêmes raisons que lui, j'aime la morale chrétienne, celle de l'égale dignité de tous les êtres humains quels que soient leurs talents naturels, comme j'aime la philosophie de l'amour qui s'y rapporte, ce concept d'agapè qui nous invite, comme l'avait si bien compris Simone Weil, à ne pas être pesants, à laisser la place aux autres et à pratiquer autant qu'il est possible, sinon l'amour de l'ennemi, du moins le pardon. Notre point de divergence, alors ? Il est à la fois infime et essentiel, puisqu'il fait toute la différence entre la foi et l'athéisme : je ne crois pas en la doctrine de la résurrection de la personne corps et âme, je la trouve pour tout dire trop belle et désirable pour être honnête. Denis Moreau me répond, avec la charité (agapè) qui convient à un authentique chrétien (cela dit sans ironie), que ce n'est pas parce qu'une chose est désirable qu'elle est mauvaise ou fausse, a fortiori qu'on doit la refuser. Pourquoi devrais-je, dit-il, refuser le verre d'eau qu'on me tend au motif que je meurs de soif ? En effet, j'en suis bien d'accord avec lui et, comme je l'ai moi-même souvent dit et écrit, l'athéisme est de toute évidence une croyance comme une autre, attendu que nul ne peut jamais démontrer l'inexistence de Dieu ni la mortalité de l'âme. Comme disait Karl Popper, la proposition « l'âme est immortelle » est par nature infalsifiable, au sens où nul ne peut ni ne pourra jamais démontrer qu'elle est fausse, en quoi il est de fait que croire ou ne pas croire est et restera pour toujours affaire de foi. Du reste, si l'on avait démontré l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, depuis le temps, ça se saurait, et la démonstration aurait au passage détruit le coeur même du religieux, c'est-à-dire la foi. En quoi nos débats sur la nature de l'âme ne sont pas près de se clore.

(1) Mort, où est ta victoire ? Denis Moreau, éd. Bayard, 2017.