Des cours qui délient les langues

Des cours qui délient les langues

Affranchis de la communication immédiate et des déterminismes sociaux, le latin et le grec aident l'élève à affiner son rapport à sa propre langue et à la rendre encore plus vivante. C'est une très bonne école, en effet, pour comprendre que les mots ne sont jamais définitivement gravés dans le marbre.

Lire patiemment un texte ancien, grec, latin ou autre, en se donnant le temps de ne pas le comprendre tout de suite, d'être attentif à la langue, à ses ressources, à la particularité du parcours que nous propose un auteur, et donc en se donnant le temps d'éprouver du plaisir par les découvertes que l'on fait, peut être défini comme un « acte d'histoire ». On découvre ce que le temps historique a permis dans le passé et, aussi, ce qui a été dévié, empêché, quand des lectures scolaires ont été banalisantes, utilitaires, ou, le plus souvent au contraire, on renoue avec ce qui au cours du temps a pu être rouvert, réinventé, recomposé par les multiples renaissances que ces textes ont suscitées. Le temps historique est alors perçu comme un processus indéfiniment ouvert de réflexion et d'invention, et non comme un donné ou une fatalité.

Cela est particulièrement sensible si le texte lu vient des cultures grecques anciennes et latines, que l'on a tort de présenter comme nos « origines » ou nos « racines », alors qu'elles ont été, surtout depuis la Renaissance, des parents adoptés après coup, si souvent sollicités et discutés pour que nos modernités élaborent leur originalité scientifique, religieuse, politique ou artistique. Le recours aux Anciens a toujours été le fait des avant-gardes. En un geste - la lecture -, on s'approprie ainsi un long processus d'élaboration culturelle. On découvre comment des esprits, individuels et collectifs, se sont rapportés à leur langue, à leurs formes établies de discours, et les ont changées. Et on s'ouvre au monde, car les cultures anciennes sont communes à toute l'Europe, aux traditions juives et musulmanes, qui s'en sont également nourries en les travaillant autrement. Découvrant expérimentalement et concrètement que nous sommes des êtres historiques, non pas dépendants du passé, mais orientant notre liberté selon un rapport déterminé, à la fois proche et distant, au passé, nous nous mettons par cette autoanalyse historique en condition pour entrer en échange avec d'autres cultures mondiales, qui ne sont pas parties de ces traditions mais qui sont passées par ce même travail de réélaboration de leur Antiquité.

Il y a certes des contenus propres aux textes anciens, dans les grands genres que sont l'épopée, le lyrisme, la tragédie, les discours philosophiques, politiques et scientifiques, qui, par leur force, interpellent encore. Les textes de l'Antiquité ont tous, ne serait-ce que parce qu'ils ont été choisis (nous en avons perdu l'immense majorité), une qualité de pensée exceptionnelle. Mais ce qui interpelle davantage est que ces contenus ont été mis en forme dans des textes libres, en discussion critique permanente avec leur temps. Les lire amène non pas à en adopter les conclusions (en matière de morale et de politique, et pas seulement de science, l'Antiquité est plus que douteuse selon nos critères, elle est, heureusement, dépassée), mais à interroger la manière dont nous concevons nous-mêmes nos valeurs et nos normes. Les Anciens, qui ne vivaient pas dans un monde où les sphères de valeurs sociales étaient séparées comme dans nos sociétés, invitent à réfléchir sur les liens entre ces sphères, à ne pas se laisser fasciner par l'état présent des choses et des problèmes. On se libère des discours dominants qui nous disent que la réalité est nécessairement ceci ou cela. Que décide-t-on de perdre quand on marginalise fortement, comme c'est le cas actuellement, et encore plus avec la réforme en cours des collèges, l'enseignement des langues et des textes anciens ? On perd deux relations essentielles, à la langue et à l'histoire.

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À la langue : les langues anciennes sont des langues mortes, muettes, que personne ne parle. Elles n'appartiennent à aucun milieu, et leur enseignement est en soi un facteur d'émancipation sociale, comme cela est démontré par d'innombrables pratiques pédagogiques réussies dans les zones difficiles. Il permet de s'éloigner des langages immédiats de la communication et des milieux sociaux, notamment là où le français n'est pas maîtrisé. En apprenant leur grammaire (plutôt simple, à un premier niveau, avec les déclinaisons qui indiquent la fonction syntaxique des mots), on se construit un rapport critique et théorique à ce que peut dire une langue, à comment elle le dit. On se donne un outil à la fois général et élémentaire de comparaison. Or cet enseignement de la grammaire, dans l'état actuel, ne se fait que pour les langues anciennes. Sa réduction, activement encouragée par le ministère, va de pair avec la tendance lourde actuelle à diminuer l'enseignement de tout ce qui permet de se construire une relation théorique (c'est-à-dire générale) au réel, comme on le voit avec l'évolution des programmes de mathématiques, au profit de ce qui est directement adapté au présent. Voir, pour les sciences, le livre très éclairant du philosophe et mathématicien Jean-Michel Salanskis, Crépuscule du théorique (Encre marine, 2016). Les deux combats, pour les langues anciennes et littéraires et pour les sciences, sont solidaires.

Mais les langues ne sont pas que des grammaires, elles sont des usages historiques, dans la production de discours et de textes. L'exercice de la traduction, s'il repose sur la stricte analyse grammaticale puis s'ouvre, à partir de cette contrainte première, à la recherche des possibilités expressives de l'élève (au-delà du langage compassé du corrigé de version), en rapport avec la liberté et l'inventivité de l'auteur traduit, rend l'élève libre et informé dans l'exploration de son propre idiome, qu'il enrichira. Il se dotera par là d'une véritable autonomie. Or cet exercice est tout simplement absent des programmes actuels des collèges pour les langues vivantes.

Quant au rapport à l'histoire : à la grammaire et à la lecture des textes en langue, on oppose la connaissance de la civilisation. Mais, mise en dehors du contexte langagier où elle a été élaborée, avec les discussions contradictoires et ouvertes, dans les textes, sur le sens de mots comme « mythe », « cité », « droit », « démocratie », « empire », « vérité », « monde », etc., cette civilisation tend à se réduire à un ensemble de faits établis, assimilables et repérables sur le web, sans donc que l'on ouvre à la découverte des raisons qui ont pu donner tel ou tel sens à ces notions majeures. On dit encourager la spontanéité et l'inventivité des élèves dans leur recherche, mais celle-ci aboutit à du factuel prédigéré. Les « sujets » que sont les élèves se trouvent ainsi confrontés à des objets donnés, figés, et n'entrent pas dans le processus de création historique qui les a produits. Or savoir se détacher du donné et se doter des moyens de l'analyser devrait bien être l'un des buts de l'enseignement. C'est le moyen d'échapper aux diktats qui ont actuellement cours, ceux des fondamentalismes, religieux ou autres, postulant que tout a déjà été dit une fois pour toutes et cherchant à nous arracher à l'histoire. Et on résiste par là aussi à l'idée dominante que le monde n'est, après tout, qu'une somme de données à traiter, de problèmes à résoudre, et donc que son histoire ne compte pas vraiment.

Il s'agit moins de défendre l'enseignement des langues anciennes tel qu'il est pratiqué que d'en faire l'instrument d'un projet réellement démocratique.

À LIRE

L'Avenir des Anciens. Oser lire les Grecs et les Latins PIERRE JUDET DE LA COMBE, éd. Albin Michel, 208 p., 18 E