Paris, ville poussière

Paris, ville poussière

Dans son troisième roman, Aurélien Bellanger poursuit son histoire de France posthumaine. À travers des destins individuels, il raconte comment l'Hexagone vit la globalisation économique et technologique. Cette fois-ci, il donne la parole à un jeune urbaniste de droite, en charge du projet du Grand Paris, sous Sarkozy : entre autres le portrait d'une capitale figée, cernée par une Ile-de-France spectrale.

Mi-troubadour, mi-geek, Aurélien Bellanger s'est tranquillement imposé comme le meilleur mémorialiste du posthumain à l'oeuvre dans l'Hexagone. Tout en s'attachant à l'histoire de la globalisation économique et technologique, il la fait miroiter dans la bille française, raconte comment nous mutons sous l'effet de nos propres radiations, comment nous nous évaporons, massivement depuis les Trente Glorieuses et les années 1980, mais pas seulement. La France, l'Occident, l'humanité ne disparaissent pas purement et simplement, mais leurs définitions et délimitations se brouillent, le tissu de leurs représentations s'use et passe.

Le Grand Paris donne la parole à un jeune urbaniste de droite qui se brûle au projet du même nom. Alexandre Belgrand est un enfant de la bourgeoisie des Hauts-de-Seine. Dans son école de commerce, un enseignant l'initie à l'ivresse de l'urbanisme à grande échelle - et aux raisonnements à dix bandes, portés sur l'ésotérisme (en l'occurrence les strates secrètes de la plateforme francilienne). Aurélien Bellanger le rappelait déjà dans L'Aménagement du territoire : l'hubris technologique n'est pas le gage d'une rationalité transparente et pragmatique, bien au contraire - l'omniprésence de ses réseaux encourage une pensée magique, distinguant des codes secrets partout. Le mentor d'Alexandre, ancien soixante-huitard et situationniste, est devenu une éminence grise de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, et l'encourage à cultiver l'imaginaire de la guerre civile lors des émeutes de 2005, dans lesquelles il voit un parfait catalyseur pour ses rêves de grand soir urbanistique.

Une géologie de nos empreintes

Sous les auspices de ce docteur Mabuse de l'occupation des sols, Alexandre intègre l'équipe de campagne de Sarkozy puis, après 2007, devient conseiller technique à l'Élysée sur le projet du Grand Paris. À peine trentenaire, il joue au Rubik's Cube avec l'Ile-de-France, Bellanger ramifiant l'histoire de la capitale et de sa périphérie. La Seine-Saint-Denis - ce 9-3 limitrophe qui, pour l'enfant des Hauts-de-Seine, « ressemblait à la zone interdite de Tchernobyl » - est à la fois le point aveugle et le pivot du Grand Paris. Cette zone à reconquérir justifie le projet en même temps que son démembrement inquiète. Sarkozy le résume lui-même à Alexandre : « Entre le 92 et le 93, c'est un peu comme la guerre froide, ça n'a pas eu que du mauvais. »

Quant à cet arrière-fond politique - la faune du sommet de l'État -, Aurélien Bellanger trouve comme souvent la juste distance : à la fois sans merci et sans haine excessive, y compris sur Sarkozy (surnommé « le Prince »), son charisme paradoxal et ses attentats délibérés contre la langue française, et une droite plus diverse qu'on ne l'attend. Il y aura quelques portraits codés, somme toute subalternes - nous ne sommes pas chez Patrick Rambaud. Alexandre est un urbaniste hors-sol dans la bulle de l'Élysée, un « palais plein comme un coquillage et creusé de galeries comme un château de sable », « un chef-d'oeuvre d'architecture naïve ». Le jacobin new generation a été de la soirée du Fouquet's, mais la flambe se fait vite routine, et l'euphorie de toute-puissance se dilapide dans une toute-présence au bureau, une suractivité de plus en plus soutenue par l'alcool. Théoricien prolixe, Alexandre (et Bellanger ?) réserve ses traits les plus vifs à la sclérose de Paris, ancienne capitale du monde devenue ville-musée (« La tour Eiffel [...] était restée plantée là, au bord de la Seine, à la façon irréversible d'un harpon dans la peau grasse d'une baleine »), et à l'islam : les spectres de la guerre d'Algérie dans le béton des cités, des fulgurances sur cette « religion algorithmique » la mieux adaptée à la mondialisation high-tech, n'étant pas tributaire de la « métaphysique insincère » du christianisme. Comme toujours chez cet auteur, la question n'est pas de s'inquiéter ou de se réjouir quant à ce qui arrive, plutôt de repérer au plus près la pointe sur laquelle nous oscillons, en un suspens encore indécidable.

Les plus belles pages du livre évoquent les virées à vélo du héros, en pleine crise, dans les grises campagnes de l'Ile-de-France, comme déjà postapocalyptiques. Il rêvasse devant des champs et des villages déserts ou, par exemple, des véhicules agricoles : « Ils servaient à extraire la farine et le sucre, les deux bases de l'alimentation des modernes, les deux substances poudreuses qui permettaient à l'humanité de continuer à dévaler le temps [...]. Paris était né, comme une pierre à moulin taillée un peu en biais et évidée au centre, de la légère concavité de l'un des plus riches plateaux céréaliers du monde. » Tout comme plus haut, Alexandre disait être « à la recherche du cratère d'impact qu'une ancienne capitale du monde avait laissé sur le globe terrestre ». À la psychologie ou à la sociologie se substitue ici une géologie de nos empreintes, une prose des choses (celles de Ponge, de Perec, mais aussi de Foucault) dans lesquelles nous nous sommes tout entiers projetés comme en un tombeau, tandis que la préhistoire et la science-fiction se replient l'une sur l'autre.

Photo : Nicolas Sarkozy en 2009, découvrant le projet d’aménagement du quartier de La Défense. ©LUDOVIC-POOL/SIPA

LE GRAND PARIS, Aurélien Bellanger, éd. Gallimard, 480 p., 22 E.

Né en 1980, de formation philosophique, Aurélien Bellanger est l'auteur de trois romans dont les titres paraissent tout droit sortis de rapports ministériels : avant Le Grand Paris, La Théorie de l'information (2012) suivait l'ascension d'un pionnier de la télématique dans les années 1980, et L'Aménagement du territoire (2014) sondait les sous-sols du réseau de TGV, débouchant sur une histoire parallèle de la France.