La bouche est bouclée

La bouche est bouclée

Dans un livre puissant et lyrique, Marcus Malte raconte le parcours initiatique d'un « enfant sauvage » mutique, de l'enfance à la guerre, du rejet à l'amour - et à l'horreur.

Une fois passée l'irritation de voir les grands écrivains de genre n'accéder à la gloire académique que quand ils rentrent dans le rang (la même aventure est arrivée à Pierre Lemaitre), force est de reconnaître que Le Garçon, prix Femina 2016, est un des plus beaux livres de Marcus Malte. Avec ses premiers romans, tous policiers, il avait offert des livres très écrits, où un style lyrique venait éclairer des histoires souvent improbables, comme la rencontre entre un vieux truand et un jeune transsexuel, dans Carnage, constellation, ou le jeu de miroirs auquel était confronté le protagoniste principal de Garden of Love. L'anecdote du Garçon n'est pas tellement plus crédible, mais on s'en moque, car seule compte la capacité de l'auteur à la transformer en fable poétique.

Le « garçon » est un enfant sauvage, quelque part entre Kaspar Hauser et Victor de l'Aveyron. Il ne sait pas parler et vit seul avec sa mère. Le livre s'ouvre sur une scène à la lourdeur lacanienne un rien marquée (le héros, Abel Tiffauges inversé, porte sur son dos sa mère pour aller voir la mer, mer devant laquelle elle mourra...), mais qui jette déjà les bases stylistiques du roman : phrases souvent courtes, force des images, présence de la nature, lyrisme assumé... Abandonné à lui-même, le garçon va partir à l'aventure et connaître diverses épreuves initiatiques : la première en étant recueilli par des paysans qui le chasseront après qu'un séisme dont ils le tiennent pour responsable aura détruit leur maison ; la deuxième en rencontrant un acrobate, le lutteur Brabek dit « l'Ogre des Carpates », qui préférera le suicide à la survie sur cette terre ; la troisième en cédant (seule partie un peu trop longue de ce gros roman) à celle qui l'initiera à l'amour, Emma, qui le baptisera du nom de Felix, Felix comme « heureux » en latin ; et la dernière en étant confronté à la guerre qui, fermant la boucle, le renverra au monde de son enfance. Entre-temps, il sera devenu un homme, ou du moins aura approché et parfois enflammé de son innocence cette étrange communauté à laquelle il n'aura jamais le sentiment d'appartenir.

Éloge du silence

Ce parcours très symbolique est aussi fortement balisé. Première rencontre qui débouche sur l'exploitation et le rejet, initiation à la philosophie et à une forme de sagesse désespérée par Brabek, découverte de la vie et du bonheur dans les bras d'Emma, cruauté de la guerre qui viendra briser tout cela, le rejetant à l'errance et à la solitude mutique qui seront ses dernières compagnes. Tout le talent de Marcus Malte est de ne jamais laisser le récit s'embourber dans la démonstration. Par la grâce d'une langue riche et sensuelle, il fait de son roman, roman en boucle qui part de la sauvagerie pour mieux y revenir, le récit d'une (re)mise au monde. Il est aussi, lui qui n'existe que par les mots, un paradoxal éloge du silence : ce silence que le garçon opposera comme une arme aux paroles qui tenteraient de réduire sa très singulière humanité.

Extrait

Un coeur simple

Il parle du coeur. Il dit que c'est ici qu'elle repose, la beauté. À l'intérieur. C'est ici qu'elle palpite et irradie. Il dit qu'il est toujours étonnant de découvrir sur quel immonde terreau s'épanouissent les fleurs les plus resplendissantes. Le coeur, fiston. Pas de muscle plus tendre. Une éponge. Il pourrait tout absorber. Il pourrait tout contenir. Et cependant, dit-il, ce qui est le plus étonnant encore, c'est que les hommes passent l'essentiel de leur existence à l'endurcir et à l'assécher.

À lire

Le Garçon, Marcus Malte, éd. Zulma, 544 p., 23,50 €.