Une Afrique à corps et à cris

Une Afrique à corps et à cris

Romancière flamboyante, la Franco-Camerounaise entrelace, dans ce second volet de Crépuscule du tourment, les vérités jusqu'alors tues de quatre femmes brimées et le parcours tragique d'un homme qui a contribué à les entraver - il s'agit de sa mère, de sa soeur, de son épouse et de son amante. Teinté de surnaturel, sans pudibonderie aucune, ce récit fait le portrait d'une société et d'un homme broyés par leur histoire.

Camerounaise de naissance, issue de la bonne société de son pays, Léonora Miano vit en France depuis ses 18 ans - et à Tours actuellement, ville paisible et neutre, propice par antidote aux richesses de l'imagination flamboyante qui caractérise son style. Couronnée par le prix Femina en 2013 pour La Saison de l'ombre, cette romancière qui bâtit une oeuvre forte a aussi le don, lors de ses interventions médiatiques aussi rares que spectaculaires, de hérisser le poil de quelques « identitaires » bas de plafond en affirmant tranquillement que l'avenir du monde est aux identités multiples, et celui de l'Europe à un lent déclin, d'ailleurs amorcé, sorte de retour de bâton après quelques siècles de domination coloniale triomphante et d'esclavagisme criminel. Son propos romanesque, infiniment plus nuancé, est cependant sans concession ni pathos à l'égard de son pays et de sa culture d'origine : regarder la réalité en face, dans une société africaine soumise à de terribles tensions, au poids du passé colonial et d'une tradition patriarcale, machiste et répressive, mortifère pour les destins individuels, singulièrement celui des femmes. Le premier volet de son diptyque Crépuscule du tourment, sous-titré « Melancholy », est paru à l'automne 2016. Le second volume, « Héritage », nous arrive au printemps 2017. Ces deux romans se répondent et forment un ensemble ambitieux, brillamment porté par une forme puissante.

Composition quasi faulknérienne

Dans le premier volet, situé dans un pays de l'Afrique subsaharienne, quatre femmes s'adressent à un même homme qui fuit, écrasé par la culpabilité d'un acte innommable, hanté par l'angoisse de ressembler à son propre père. Dans ce roman à quatre voix, à la composition quasi faulknérienne, celle de Tandis que j'agonise ou du Bruit et la Fureur, chacune de ces femmes révèle sa vérité enfouie, toujours tue, que l'acte ignoble de l'homme fait soudain lever, composant le portrait complexe d'un être plus victime que coupable et d'une société minée par la violence, les interdits et les inhibitions sexuelles. Il y a la mère, Madame, méprisée parce qu'elle a toujours accepté les coups du père ; Amandla, l'amante qu'il a délaissée faute d'avoir su l'aimer ; Ixora, l'épouse au corps inaccessible ; la soeur, Tiki, témoin elle aussi durant son enfance des violences du père.

Chaque femme tour à tour parle, non sans quelques digressions théoriques qui sont la voix de l'auteur et inclinent le roman vers le message sociologique : ces femmes empêchées, elles sont l'héritage du patriarcat et du colonialisme, d'une acculturation contrainte, qui impose une identité victimaire. Mais le propos est fort sur l'amour, le sexe, la quête de la féminité, la question de l'homosexualité, encore violemment traitée dans les sociétés africaines. Et ces femmes, d'une certaine manière, sont aussi dans la servitude volontaire, « responsables de leur destinée », comme le dit la mère, Madame, faisant écho à des propos de Léonora Miano, relevés lors d'un entretien : « La plupart du temps, la domination est le produit d'une coproduction. Une part de nous s'est rendue, c'est cette reddition qui m'intéresse. »

Qu'en est-il des hommes ? Ou plutôt de cet homme, objet des récits, des incantations douloureuses, des ressentiments et des rêves de ces quatre femmes ? C'est le sujet du second volet de ce diptyque, « Héritage ». Ici, c'est d'Amok qu'il s'agit, nom prédestiné, l'amok désignant cet état de folie criminelle décrite par Stefan Zweig dans sa célèbre nouvelle ainsi titrée - d'ailleurs évoquée par l'auteur. Amok fuit. Il a laissé sa femme, Ixora, comme morte dans la boue après l'avoir frappée dans une crise de violence paroxystique démente. Quel démon l'a saisi, sinon celui d'un déterminisme familial implacable ? Il monte en voiture avec un ami, Regal, alias Charles Bronson - dont les pratiques sexuelles et la personnalité, elle aussi complexe, sont dévoilées plus avant dans le roman -, pour aller voir son père, « ce père dont les gènes empoisonnés lui avaient été transmis ». Les théories périlleuses d'Émile Zola feraient-elles leur réapparition dans le roman francophone ? En chemin, la voiture est accidentée. Amok se retrouve entre la vie et la mort. Il est recueilli par Continent Noir, prodigieux personnage, sorte de sage angélique dans ce tourbillon angoissant où les traces des héritages familiaux et génétiques se mêlent à celles de la grande histoire. C'est dans cet état comateux que sa vie entière défile dans son esprit : son long séjour en Europe ; les femmes qu'il a connues et mal aimées ; Kabral, le fils de son meilleur ami Shrapnel, qu'il a adopté ; le passé familial, dont celui d'Angus Mususedi, son grand-père administrateur des colonies, sorte de « collaborateur » des Blancs ; la violence du père. Mais aussi des épisodes intimes et bouleversants, tel ce viol collectif sur une jeune fille pure, innocente brebis prise dans un piège odieux, auquel il a refusé de participer. Ou encore cette étrange « initiation » sexuelle infligée par une tante fantasque peu recommandable, qui venait le visiter nuitamment, exigeant de lui des caresses buccales et des pratiques propres à détourner un jeune garçon du corps des femmes, ce continent mystérieux.

Ce second volet de Crépuscule du tourment est plus fort, plus abouti que le premier. Moins marqué par des accents militants « féministes », subtilement construit comme une partition musicale, hommage au jazz et à la soul music, « Héritage » développe puissamment, recourant même au surnaturel, un récit qui mêle le portrait d'une société broyée par son histoire, en quête d'un modèle excluant la haine, au parcours d'un homme lucide déchiré par s es contradictions, dévoré de remords, hanté de questionnements sur les forces mauvaises qui travaillent sourdement, et comme à leur insu, les trajectoires singulières. Cela compose au total un très beau livre.

Photo : Léonora Miano ©ULF ANDERSEN/AURIMAGES

Léonora Miano est née au Cameroun en 1973. Installée en France en 1991, elle a reçu six prix en 2006 pour son premier roman et le prix Femina 2013 pour La Saison de l'ombre (Pocket).

CRÉPUSCULE DU TOURMENT 2. HÉRITAGE, Léonora Miano, éd. Grasset, 320 p., 20 E.

Extrait

Le supplice d'une réminiscence

Il avait vomi ses tripes. Ses yeux avaient croisé ceux de la fille, et il avait vomi. Il n'avait pas demandé aux autres d'arrêter, il s'était enfui, la laissant aux trois garçons qui cherchaient, à tour de rôle, leur plaisir en elle. Ils ne la regardaient pas, ne la voyaient pas, elle n'était que ce creux entre les jambes. Elle n'était pas dans sa classe, mais il devait la revoir au collège le jour d'après et tous ceux qui suivraient. Chaque fois qu'il se trouvait en sa présence ou la voyait simplement passer, il vomissait. Et à chacune de ces occasions, il la sentait se dissoudre.