Les Fleurs au tribunal

Les Fleurs au tribunal

Les Fleurs du Mal furent condamnées parce qu'elles disaient la nudité des corps dans la nudité d'une poésie enfin dépouillée de tout artifice rhétorique. Baudelaire comprit que cette condamnation, en le stigmatisant, l'auréolait et le sacrait.

«Je viens d'apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume ? [...] Pourquoi ? Contre quoi avez-vous attenté ? Est-ce la religion ? Sont-ce les moeurs ? Avez- vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc. Ceci est du nouveau : poursuivre un livre de vers ! Jusqu'à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille. » Un romancier, accusé d'outrage aux bonnes moeurs et à la morale publique et religieuse, finalement acquitté mais blâmé au nom du bon goût, écrit à un poète, le 14 août 1857, quelques jours avant son procès, devant la même sixième chambre, et avec le même procureur, au nom resté célèbre, Ernest Pinard. Flaubert place d'entrée le débat judiciaire sur le terrain du genre littéraire. Que la police surveille le roman, cela se comprend par l'emprise sociale d'un mauvais genre qui se diffuse en feuilletons et se multiplie à bas prix pour « démoraliser », comme on disait alors, un lectorat en danger, des femmes majoritairement, bientôt le peuple. Des vers qu'on punit et qu'on enferme, passe encore s'il s'agit, sous la Restauration, des Chansons de Béranger, genre populaire et politique. Mais la nouveauté de l'affaire vient qu'on s'en prend à la poésie, tirant généralement à peu d'exemplaires 1100 tout de même pour Les Fleurs du Mal , destinés à un public restreint de lecteurs avertis. Le roman est lu par tout le monde, la poésie par les poètes. Dans les Notes qu'il prépare pour son avocat, Baudelaire fait valoir en outre l'argument économique : « Le volume est, relativement à l'abaissement général des prix en librairie, d'un prix élevé. C'est déjà une garantie importante. Je ne m'adresse donc pas à la foule. » En s'étonnant qu'on incrimine les vers, Flaubert enregistre une mutation moins dans la justice que dans la poésie : la langue des dieux, valeur ajoutée à la prose commune, devient chose socialement et politiquement sérieuse, une affaire d'Etat. Baudelaire a bien compris que la condamnation, en le stigmatisant, l'auréole et le sacre.

Bien qu'il se soit déclaré surpris par la convocation du juge, le poète ne pouvait ignorer les menaces. La prépublication des poèmes en revues s'est accompagnée de notes-paratonnerres, selon l'expression de Claude Pichois, qui attirent la foudre à mesure qu'elles sont censées l'en protéger. « Le Reniement de saint Pierre », pièce considérée comme « fort dangereuse » par Baudelaire lui-même, « a failli être poursuivi » en 1852. Et pour le volume, il avait pensé à un titre « pétard » comme il les aime, Les Lesbiennes , gage d'une poursuite assurée, qui aurait étendu à tout le recueil la condamnation des deux poèmes sur les tribades, « Lesbos » et « Femmes damnées ». Le corps des Fleurs du Mal , dans le texte et le paratexte, porte par ailleurs la marque d'une défense par anticipation : Baudelaire dit avoir retranché un tiers des pièces sur épreuves ; l'éditeur Poulet-Malassis témoigne que les dernières strophes des « Femmes damnées » ont été ajoutées à titre préventif ; une longue note à la section « Révolte » vise à dédouaner le blasphémateur, et la dédicace liminaire place les fleurs menacées sous la protection tutélaire de Gautier, « poète impeccable », donc sans péché. Mais toutes ces précautions perdent leur efficacité dans la logique d'une conduite de condamnation, comme on parle de conduite d'échec. C'est ainsi qu'on est tenté d'interpréter les services de presse destinés aux ministres et aux chefs de cabinet : la victime met l'objet du délit sous les yeux du bourreau.

Le « bel éreintage général » qu'espérait l'auteur pour attirer l'attention sur son volume vint d'un article accusateur publié par Le Figaro , dont Baudelaire pensa qu'il émanait du ministère de l'Intérieur : « Il y a des moments où l'on doute de l'état mental de M. Baudelaire ; il y en a où l'on n'en doute plus. »

Pendant le semestre qui sépare les procès de Madame Bovary et des Fleurs du Mal , le procureur Ernest Pinard a pris de la bouteille. L'acquittement du romancier lui a servi de leçon. Il change de stratégie. Il n'inclut pas le poète dans une école, mais le présente comme un individu isolé, à plaindre en tant que personne, à punir comme auteur. Il n'insiste pas sur l'outrage à la morale religieuse les pièces de « Révolte », d'abord signalées, n'ont pas été condamnées. Baudelaire lui paraît un « esprit tourmenté qui a voulu faire de l'étrange plutôt que du blasphème ». Par anticipation, il répond à deux objections : la moralisation par la tristesse, et le précédent des livres immoraux non poursuivis. Mais ce qui garantit son succès, c'est qu'il va pouvoir requérir a minima en demandant non pas l'interdiction du recueil mais la suppression de treize pièces. Le genre poétique lui facilite l'opération : alors qu'on ne sait trop où couper dans le continuum romanesque, le recueil de « pièces détachées » c'est Pinard qui parle se prête mieux, croit-il, au désherbage de morceaux choisis : « Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. [...] Mais donnez, en condamnant au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire. » Baudelaire, comme Flaubert, protestera énergiquement au nom de l'unité esthétique, du « parfait ensemble » de son livre dans lequel chaque poème s'équilibre par un système de compensation et tire sa signification de l'oeuvre totale. Avec ses cent poèmes tout rond, Les Fleurs font un massif composé, organisé sans hasard.

Ce qu'incrimine le procureur, c'est la nudité des corps dite dans la nudité d'une poésie qui devient prose en dévoilant ce que les métaphores idéalisantes ont coutume de gazer. On demande à la poésie des fleurs de rhétorique ; Baudelaire expose la chair « nue et sans voiles » « Les Métamorphoses du vampire ». Non pas « le sein » sublimé, si possible de neige ou de marbre, mais « les seins » bien concrets, dans leur dénotation brute. Quand l'image vient, c'est sous forme de « comparaisons crues », comme le notait Laforgue, ou de métaphores profanatrices : « Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne » « Les Bijoux ».

De l'autre côté du prétoire, Les Fleurs ne furent pas défendues. Mérimée, bien en cour, n'intervient pas ; Sainte-Beuve hésite à se compromettre avec un excentrique. Quant à la défense, elle échut à un jeune avocat sans grande autorité, Gustave Chaix d'Est-Ange. Les pièces du procès qui nous sont parvenues sans garantie de fidélité à ce qui s'est réellement dit ce 20 août 1857 montrent que l'avocat cite beaucoup les poèmes des Fleurs comme les idées contenues dans les quatre articles remis par l'auteur, en particulier le superbe plaidoyer écrit par Barbey d'Aurevilly. Mais il exploite très peu les Notes personnelles que son client lui a remises : Baudelaire y suggérait un développement sur les deux morales, sur la liberté permise au génie. Il ne retient que l'idée d'une « horreur du mal », et il expose l'argument convenu de la peinture nécessaire du mal à dénoncer, si l'on veut servir la cause du bien. Pour aggraver son cas, le prévenu apparaît comme un opposant à l'Empire, ami des républicains, et sans assise sociale, alors que Flaubert avait tiré bénéfice d'un nom, d'une forte implantation locale et de quelques « bovarystes » bien placés.

Le verdict tombe séance tenante. 300 francs d'amende et six poèmes à retrancher, les poèmes lesbiens et les plus aigus sur l'union du sexe et de la mort : « Les Bijoux », « Le Léthé », « A celle qui est trop gaie », « Lesbos », « Femmes damnées », « Les Métamorphoses du vampire ».

Les chairs mises à nu, les corps blessés représentés dans Les Fleurs furent donc physiquement mutilés par la déchirure des pages. « Ridicule opération chirurgicale », s'insurge l'auteur auprès de son éditeur Poulet-Malassis, exécuteur des basses oeuvres de la Justice. 100 - 6 = 94. Voilà qui ne fait plus un chiffre rond. Alors le poète se remet au travail pour réparer, remembrer, remplacer. On connaît le résultat : la deuxième édition de 1861 apporte trente-deux poèmes supplémentaires et un remaniement du cadre général. Mais Baudelaire ne bouche pas les trous en substituant poème pour poème ; il laisse au contraire les plaies ouvertes et ajoute à côté ; il fait un autre recueil.

Quand les pièces condamnées paraîtront en 1866 sous le titre Les Epaves , il enverra un exemplaire à Pinard, hommage provocateur du mutilé à l'instrument de son supplice. Le poème « A celle qui est trop gaie » est alors accompagné d'une note, dans laquelle est réfutée l'« interprétation syphilitique » que les juges auraient découverte dans le mot venin . Il semble bien que l'auteur ait inventé cette accusation pour s'en défendre, dans la logique retorse d'un esprit qui donne des armes à l'adversaire pour lui en contester l'usage.

Parmi les nombreux projets du poète restés en plan, figure dans Mon coeur mis à nu exposé à Pinard celui d'un jugement en appel : « Histoire des Fleurs du Mal , humiliation par le malentendu, et mon procès ». Au compte du malentendu, Baudelaire aurait sans doute placé la condamnation au nom du réalisme , la confusion du Beau et du Bien, l'assimilation de l'homme au poète, qui permet à la Justice de faire payer à l'un tous les crimes représentés par l'autre. Si Baudelaire avait écrit cette Biographie des Fleurs du Mal , il eût fallu lui demander d'ajouter un siècle après un épilogue posthume au sujet du procès en réhabilitation qui se tint en 1949, portant à son comble le malentendu.