Les intermittences du coeur

Les intermittences du coeur

Quel écrivain mesure vraiment le risque qu'il court en abandonnant son oeuvre entre les mains d'un cinéaste qui en fera la sienne ? Le plus souvent, il est conscient du malaise qui naîtra de la dépossession, mais moins des affres de l'appropriation par un autre créateur. Un détournement de but, de sens, d'esprit le menace ; si le livre en question a eu peu de lecteurs, le dommage demeure personnel, intime ; dans le cas contraire, le risque est grand que le film porte préjudice au livre, se superpose au puissant souvenir que le lecteur en avait gardé, le dénature, peut-être jusqu'à l'éclipser, sinon s'y substituer. Par rapport à de grands romans tels que Le Guépard ou Barry Lyndon, nous disposons du recul nécessaire pour en juger, mais Lampedusa et Thackeray ne sont plus là pour nous dire s'ils en veulent à Visconti et à Kubrick, ou s'ils les louent de leur avoir offert un second souffle.

Il y a près de trois ans, Réparer les vivants a illuminé de sa grâce l'année littéraire. Maylis de Kerangal y donnait l'illusion, sinon l'espoir, qu'une autre forme est possible dans cet enchevêtrement de passé et de présent, d'écriture familière et tenue, dans une même phrase, le tout emballé par une fascinante précision lexicale, un souci musical de la scansion, une exigence dans la ponctuation et un sens de l'espace très personnels. Innombrables furent les débats que suscita ce livre chez les lecteurs, sans polémique mais avec émotion. Au Havre, un jeune homme se retrouve en état de mort cérébrale à la suite d'un accident de la route. À Paris, une femme d'âge mûr, qui souffre d'insuffisance respiratoire, d'une inflammation du myocarde, tente de vivre normalement en attendant la greffe d'un coeur. Le roman dit le chemin de l'un à l'autre. Il dévoile la chaîne de solidarité qui va du dernier souffle d'un presque-mort à la renaissance d'une condamnée. Vingt-quatre heures de leur vie commune.

Quoique bien documenté sur le parcours du don d'organes et sur la technique de la transplantation, l'ouvrage évitait l'écueil du récit documentaire. La réalisatrice Katell Quillévéré s'en est emparée pour en faire son film, comme il se doit, au-delà de l'éternelle dispute sur la fidélité et la trahison. Le résultat a ceci de remarquable que les deux oeuvres sont au diapason l'une de l'autre ; et pourtant, malgré tout ce qu'elles ont de commun (trame, personnages, esprit), elles ne disent pas la même chose. Le roman racontait l'histoire d'un don, le film raconte l'histoire d'une femme. Mais leur dissensus est ce qui pouvait leur arriver de mieux ; il les enrichit mutuellement car les deux raclent la même réalité, laquelle a aussi partie liée avec une aventure métaphysique. La scène au cours de laquelle les parents du jeune homme sont mis dans l'urgence au pied du mur par l'hôpital est un moment clé du roman, car le don catalyse des communautés (famille, médecins). Face à la violence de cette mutilation d'un être chéri entre tous dont ils n'ont pas même encore envisagé de faire le deuil, ils se révoltent, se résignent, puis consentent à faire don du coeur de leur fils ; leur décision occupe plusieurs pages, mais elle est réduite à une ellipse dans le film, pour des raisons de rythme.

Au début, la romancière avait collaboré avec le scénariste Gilles Taurand avant de prendre ses distances, ce qui ne l'empêchera pas d'accompagner le film. Il va être difficile désormais, pour qui aura vu cette oeuvre, pleine de travellings, où le vivant circule sans cesse, de lire le livre sans y superposer d'autres images. Celles, sublimes, de la mer et de ses rouleaux à l'aube, et celles des visages et des gestes des personnages, tous remarquablement incarnés, la tension étant également répartie entre eux, avant d'aboutir à une intensité collective. Pas de pathos, pas d'effets racoleurs, pas de compassion - bien que cela se passe à la Pitié -, mais du tact, de la pudeur, des silences. La bonne distance et la note juste, qui suffisent parfois à mettre les larmes aux yeux.

Au fond, le Réparer les vivants de Katell Quillévéré n'est pas l'adaptation du roman de Maylis de Kerangal, mais sa transplantation. Ces deux femmes ont réussi, chacune avec ses moyens, à nous mettre à l'écoute d'un coeur qui bat. La leçon d'humanité qui s'en dégage nous entraîne bien au-delà de leur sensibilité. Ce supplément d'âme doit tout à une qualité des plus rares : la délicatesse.

À LIRE

Réparer les vivants, MAYLIS DE KERANGAL, éd. Folio, 304 p., 7,70 E.