Encadré

Levons tout de suite un malentendu. Le dernier livre de Jean-François Lyotard n'est pas une « vie de Malraux », une de plus. Par les temps qui courent, plutôt une bonne nouvelle. Nous aura-t-on assez accablés de ces mauvais romans qui n'ont d'autre excuse que de se prétendre vrais ! Il y a de belles exceptions, le fait est, mais à quel prix obtenues ? C'est un prix, en tout cas, que Jean-François Lyotard n'aura pas eu à payer. Si tout ne l'y avait naturellement incliné, son oeuvre entier, nul doute que c'est Malraux lui-même qui, sur ce chapitre, l'eût invité à se montrer plus circonspect. « Comme si un homme était jamais sa biographie » Et sur la terre ... Antimémoires est à prendre à la lettre. Contre, résolument ; et donc, sans rémission. Objet du Démon de l'absolu , par exemple ? L'obstination que met un homme à fuir ses biographes, et qui y réussit. Porté disparu, un beau matin, sorti du moins de son personnage, devenu inracontable, comme si, en même temps que sa légende, il avait déserté d'un seul coup tous les récits qui l'entretenaient, le colonel Lawrence décide de passer le reste de ses jours à méditer sur la réflexion de Clappique : « Dire que faire une histoire, en français, veut dire l'écrire, et non la vivre ! »

A ce compte, Dieu merci ! la langue de Jean-François Lyotard n'est pas le français. Comme Malraux, je dis le français par convention. Au sens, quoi qu'il en soit, où faire une histoire, chez Jean-François Lyotard, à l'évidence ne veut pas dire seulement l'écrire. En fait-il une, d'ailleurs ? Ni plus ni moins que d'autres, à ce qu'il semble, et si peu cependant. Tout juste assez pour satisfaire aux exigences du genre. Sans que cela nuise toutefois au projet, à l'intention secrète qui n'aura jamais été, en somme, d'écrire une biographie mais une hypobiographie .

Le mot de Jean-François Lyotard, qui se glisse, en aparté, à l'extrême fin de l'ouvrage - par sa place même, redoublant immédiatement les effets de l'action qu'il lui prête, qui est de minorer. Hypo est à hyper ce qu'au majeur le mineur est en musique. Changement de mode. Ou mieux, pour parler comme les Anciens, de hauteur dans l'échelle des tons. De préférence aux valeurs hautes, l' hypobiographie le nom l'indique s'intéressera aux basses. A ce qui se passe en dessous et remonte des fonds. De la nuit océane, toute pleine du grouillement des « pieuvres du sommeil » qui faisaient si peur à Tchen ; des sapes, des fosses, des cercueils, de leurs boîtes à musique ; des charognes mélodieuses écoutez-les chanter, et comme elles la savent bien leur chanson,et comme, toutes ensemble, elles le reprennent bien au refrain le grand air de la Redite et de son ressassement funèbre, la « Redite vorace », qui fait des grâces et se tortille, qui rampe jusqu'à vous... Remonte ou nous arrive du fin fond de l'horizon. De ces contrées reculées de l'espace et du temps, qu'on appelle désert, qu'on appelle jungle, qu'on appelle... Il n'importe. Cela, en vérité, n'a pas de nom bien défini. Tantôt, c'est le royaume où règne le prince des mouches ; tantôt, engloutie par les ténèbres de la sylve profonde, c'est l'alcôve où repose la danseuse, dans sa parure de vermine, la Belle au bois dormant.

Nos fables décidément sont à récrire, les contes de notre enfance. A soumettre, l'une après l'autre, à l'épreuve de l'infamie, qui seule, en bout de compte, et, toutes, après coup, les autorise. Que serait Robin des bois, le même Robin aux aventures duquel, dans les rizières annamites ou sous les oliveraies catalanes, Malraux, de sa vie, n'aura cessé d'ajouter des chapitres inédits, si, par une sorte d'ascèse, il ne s'était imposé d'affronter aussi régulièrement l'épouvante ; que serait-il sans ce « Robin des larves », toujours sur le point d'être interdit d'humanité, et qui, pour les authentifier, vient scandaleusement contresigner chacun de ses exploits ?

Car les deux vont de pair, car l'un s'égale à l'autre. Résoudre cette équation, telle est du moins la tâche que Jean-François Lyotard assigne à l'hypobiographie.

Le dialogue de la chenille et du papillon, ce dialogue de sourds dans l'oeuvre de Malraux, il s'agira donc pour lui, certes, de le reprendre, bridging the gap , mais de le reprendre, qui plus est, là où Malraux le dit impossible. A l'endroit même, en d'autres termes, où les Notes de Barcelone surprennent ce dernier, en contemplation devant les statues grecques retirées du vaisseau coulé de Djerba, et qu'on peut voir au musée du Bardo ; ici, cette Vénus, « une hanche voluptueuse et l'autre rongée par les crabes » ; là, ces têtes d'homme, « un oeil pensif, l'autre effacé par la mer ». S'étonnant infiniment de ces dissymétries, soit que les deux hanches d'un même corps, soit que les deux profils d'un même visage ne coïncident pas, qu'ils n'aient pas le même âge ; et qu'en chacun, alors, les traits de la physionomie ne se puissent accorder à « l' expression mystérieuse que donnent les éléments aux figures humaines quand ils s'en occupent sérieusement ». Pareille absence de symétrie le tourment de Malraux, on le sait, que persécute, jusque dans la chair trop crispée de ses phrases, le secret perdu de l'ancienne harmonie, ces discordances - ce différend , Jean-François Lyotard choisit de le situer au coeur même de la chose biographique ; et donc comme à l'origine de toutes les incertitudes qui pèsent sur le rapport à établir entre le bios entendre, ici, le corps, par réduction hypobiographique , « l'innocente pâture vouée aux vers de terre » et cet énigmatique pouvoir des traces qu'est la graphè . Qui ne doit rien au bios , si ce n'est que de s'y « faire signer », si ce n'est que de s'y « faire saigner », et, pour s'en excepter, de s'y inscrire et réinscrire avec acharnement. Pas de signature, c'est la leçon du livre, sans l'onction de ce commerce avec l'ignominie.

De ce double parti pris celui de Malraux, d'une part, et, non moins radical à sa manière, d'autre part, celui de Jean-François Lyotard découle immédiatement une conséquence ; et c'est, confirmation philosophique d'une intuition de Ferral, « qu'aucun être ne s'explique par sa vie ». Les luttes politiques, les guerres, les engagements de bonne ou de mauvaise foi, toutes les intrigues du pouvoir, toutes les comédies de l'amour, sur lesquelles orgueilleusement et puérilement glisse l'histoire, ne sauraient empêcher, si tapageur qu'à l'occasion en puisse être le spectacle, que « sous notre carapace d'animaux valeureux et bavards », malgré les grands gestes, malgré les poses intéressantes, et la grandiloquence parfois des actes ou des conduites, « un je persiste, bestialement reste là », comme un motif opiniâtre et railleur répété à la basse. C'est même cet ostinato qui donne alors au récit de Jean-François Lyotard, tandis que Malraux « joue sa biographie sur la scène du monde », tandis qu'il bat l'estrade et occupe les planches, son timbre inimitable. Une immense lassitude, avec, en même temps, quelque chose de rageur, des éclats, beaucoup d'insoumission ; une sensibilité extraordinaire à ce qu'ont de précaire les valeurs d'apparition, miraculeusement associée à ce génie d'en maintenir, malgré tout, l'énigme toujours intacte...

Est-ce là ce que l'auteur, après Malraux, appelle sa voix de gorge, qui est cette voix « par où passe, venue de la fosse commune, la plainte muette des bestioles asservies à la redite », mais qui est aussi, ironie de notre condition ou malice du destin, le chemin qu'emprunte, chevrotante, la voix des grandes oeuvres ; de ces oiseaux transis dont l'artiste, l'écrivain savent en