Hadrien Laroche : « Une interrogation radicale de la responsabilité »

Dans le trouble de ce mois de novembre, je ne peux penser à la vie de Jean Genet qu'en songeant à la mort de Jacques Derrida. La chance me fut donnée la même année de lire Un captif amoureux, posthume et contemporain, puis de rencontrer, loin de la France, Jacques Derrida. C'était il y a vingt ans. Le Dernier Genet est le témoin de cette rencontre, du travail et de l'amitié qui l'ont suivie. Vers 1924, dans le Morvan, Genet entre à l'école. L'instituteur demande à chacun des élèves d'écrire une petite rédaction sur sa maison. Genet s'exécute. Son pensum est le plus joli, l'instituteur le lit. Les autres enfants se moquent de lui : ce n'est pas ta maison, tu es un enfant trouvé. La vie puis l'?uvre de Jean Genet tiennent entières dans cette conjonction entre une enfance aux conséquences politiques et une politique venue remplir ce vide de l'enfance. En m'engageant dans cette recherche, la mienne, j'ignorai que ce fut pour entendre ce secret. Dans la vie puis l'?uvre de Jacques Derrida, son écho, tardif et peut-être d'une tonalité plus claire encore, aujourd'hui résonne singulièrement à mes oreilles. À propos de son enfance, je lis en effet ceci : le jour de la rentrée, en 1942, Jacques Derrida se présente au lycée à Alger. Dans l'intervalle, pendant l'été, le quota de juifs admis à l'école a été abaissé ; l'enfant est prié de retourner chez lui. Rien de commun, bien entendu, entre l'auteur du Journal du voleur et celui de Voyous, ni entre ces deux scènes. Choisirent-ils plutôt que l'exclusion l'excellence 1 ? Parmi tant de différences radicales, c'est-à-dire plongeant profond dans les racines arrachées, piétinées, jetées aux orties de chacun, s'impose une analogie : ce fait d'enfance n'est-il pas à l'origine, ce fait d'origine n'est-il pas la cause, la raison ou le motif de ce que leur travail respectif a eu pour souci, parmi une moisson formidable d'interrogations et d'inquiétudes diverses, par exemple quant à l'institution, la langue ou la France, pour n'en nommer que quelques-unes aux conséquences nombreuses, la question non pas du droit mais de la justice, et, partant, une interrogation radicale de la responsabilité ? Devant qui, devant quoi ? Chacun aura signé plus d'une réponse ; dans le risque et la chance, chacun aura répondu à ce qui n'est pas une demande ni une question. De cette violence, rêvée ou non, choisie puis élue, l'écrivain fait le lieu à partir de quoi inventer une vie et travailler, fourbir, ici dans la fiction, là dans la philosophie, des ?uvres inouïes et dont le moindre orage n'est pas celui de l'écriture d'où sourd, ou souffle, tantôt captive, caressante, tantôt à l'état sauvage, justement cette violence. Nommer ce secret, ou cette énigme qui fait que même le plus simple n'est plus donné, ni sans difficultés, n'y change rien : il demeure pour l'écrivain le rocher, l'homme ayant touché en même temps que lui le fond. Maintenant, de quoi demain..., ou plutôt, que faire de Genet ? Aller plus avant, rigoureusement, sur une terre, l'hiver gelée, neige et glace, en été, pierre - une terre qui ne fût pas maternelle.

Par Hadrien Laroche