La guerre des « genres »

Le débat autour du « mariage pour tous » avive une nouvelle fois les polémiques sur les théories du genre, non sans caricatures. Cette lignée intellectuelle n'est en effet pas si unifiée : elle pose plus de questions qu'elle ne donne de réponses, invitant à interroger - plus qu'à absolument balayer - nos actuels cadres de pensée.

Pour les un(e) s, dont ces cent à deux cent mille personnes qui ont défilé en novembre dernier dans les rues de nos villes aux cris de : « Un papa, une maman : y a pas mieux pour les enfants ! », la situation serait dramatique. Selon elles/eux, nous ne vivrions aujourd'hui pas moins que les prémisses d'une vaste catastrophe morale, sociale et humaine annoncée, d'une effroyable mutation anthropologique ! En dissociant l'union maritale et la parenté de la procréation « naturelle » entre un homme et une femme, ledit mariage pour tous, ouvert aux gays et aux lesbiennes, et l'homoparentalité féminine ou masculine, mis au vote à la fin de ce mois à l'Assemblée nationale par le gouvernement socialiste, dissoudraient les racines de la « Civilisation ». Ne pouvant plus s'appuyer sur les rôles indispensables d'un père et d'une mère sexuellement différenciés pour se construire, les enfants échoueraient à bâtir leur identité. Couplée aux techniques de procréation médicalement assistée (1), l'homoparentalité menacerait la « transmission » des valeurs entre les générations. Enfin, en mettant en cause la différence homme-femme, ces mesures seraient la porte ouverte au relativisme intégral, à l'indistinction et, de là, à la faillite de toute société : au « retour de la barbarie » !

Pour les autres, il ne s'agirait là, au contraire, que d'une « simple » et légitime question de liberté et d'égalité : liberté pour chacun d'adopter l'« orientation sexuelle » qui lui plaît, et possibilité égale pour tous de participer à ces deux institutions sociales que sont le mariage et la famille. Comme cela s'est toujours produit, la société, soutiennent-elles/ils, doit s'adapter, adapter ses institutions au nouvel ordre des choses, et ce, sans angoisses surfaites. Dans un couple d'hommes ou de femmes, l'un(e) peut très bien jouer le rôle du père, l'autre de la mère. Après tout, n'est-ce pas déjà le cas de bien des couples « normaux », où, du fait des occupations de chacun, ces tâches sont partagées, remplies par un seul parent, ou même inversées ? La construction de l'identité des enfants et la permanence de la transmission n'auraient ainsi aucune raison de se voir plus affectées dans un couple homo qu'hétérosexuel. Quant à la différence homme-femme, là réside précisément, selon elles/eux, la question. N'est-elle pas le dernier rempart de l'inégalité, que nos démocraties doivent démanteler ? Et ne faut-il pas en finir avec ces intolérances, qui rejetaient jadis et rejettent encore parfois celles ou ceux qui ne partagent pas les goûts sexuels « dominants » dans la marginalité ou la clandestinité, avec les souffrances psychiques et sociales que cela implique (2) ?

Résistances françaises

Face à la querelle du mariage pour tous et de l'homoparentalité qui divise la France, on serait tenté de dire qu'il s'agit là d'un problème purement politique et moral, auquel la science et la philosophie peuvent certes apporter des éléments de réflexion, mais non une réponse en due forme Mais c'est sans compter avec la « théorie du genre », venue des États-Unis au début des années 1990 dans le sillage de la French theory (3). La France lui a longtemps résisté. Elle s'est néanmoins implantée peu à peu dans nos mentalités - au point qu'on l'enseigne désormais dans les classes de premières ES et L des lycées et que certains lui attribuent un rôle causal, comme si elle ne s'était pas contentée de retranscrire un débat, mais qu'elle l'avait fait naître !

Construction sociale

Il convient bien sûr de distinguer ce que cette théorie dit vraiment de ce que certain(e)s lui font dire. On la présente ordinairement comme fondée sur une dissociation radicale entre le sexe et le genre : le sexe serait « objectif », puisque physique, biologique ; le genre, masculin ou féminin, serait, lui, « subjectif », parce que relevant, au niveau de l'individu, d'un choix et, à celui de la collectivité, d'une « construction sociale », relative historiquement et culturellement. Présentée ainsi, cette théorie donne, on le voit, entièrement raison aux partisans du mariage pour tous et de l'homoparentalité : de même qu'en ethnologie chaque culture est une mise à profit raisonnée, singulière et non hiérarchisable avec les autres, d'une nature commune, de même, chacun aurait droit, à partir du sexe que lui a attribué la nature, d'en tirer la décision qui lui convient, et chaque société d'organiser, comme bon lui semble, les rapports entre les sexes et les genres.

On comprend évidemment, dans ces conditions, qu'un tel discours puisse être fustigé par certain(e)s comme une nouvelle idéologie, à ranger dans ce désormais fameux « politiquement correct », qui empêcherait toute discussion et toute contestation. Le problème est toutefois que c'est là une présentation très simplifiée d'une doctrine bien plus mêlée dans ses inspirations (lire encadré, p. 9) et, partant, beaucoup moins unitaire et affirmative dans ses conclusions qu'on ne le dit habituellement. Les questions qu'elle pose sont même sans doute plus importantes que les réponses que certain(e)s croient pouvoir en tirer. Pour paraphraser le titre du livre de la philosophe américaine Judith Butler, Trouble dans le genre (4), qui a mis le feu aux poudres au début des années 1990, on pourrait soutenir que cette théorie a introduit un effet durable, et positif, de « trouble dans notre pensée » héritée.

Car la question du caractère « naturel », et donc immuable, ou non, de notre actuelle division des genres non seulement ne s'évacue pas si aisément sur le plan empirique de l'observation, mais elle a en outre des implications théoriques en cascade. Et ce, d'abord, d'un point de vue historique, limité à l'évolution de nos sociétés. Loin d'avoir été toujours la même, notre organisation des sexes/genres paraît en effet bel et bien spécifique. Certains même la font naître aussi tard qu'au XIXe siècle, avec le triomphe de ce que l'anthropologue Philippe Descola a appelé l'« ontologie naturaliste » - soit cette représentation, liée au développement des sciences de l'observation, qui pose qu'il existe une nature objective, car « matérielle », qui commande l'interprétation des faits (5).

Or, ainsi que l'a suggéré, à la suite de Foucault, l'historien américain Thomas Laqueur (6), nos sociétés ont longtemps réfléchi sur la question des sexes/genres à partir d'une tout autre « épistèmé », d'une vision globale étrangère à la nôtre. Selon lui, jusqu'au XIXe siècle, on ne voyait pas, en Occident, les deux sexes comme différents. Sexes masculin et féminin étaient perçus comme intérieurement identiques. Seules leurs apparences différaient : l'un des deux, le même donc sur le fond, était « descendu », l'autre pas...

Puisque les genres néanmoins existaient, cela tendrait à accréditer l'idée qu'ils ne procédaient pas des sexes tels que les sciences naturelles les définissaient. Comme la théorie du genre le proclame, ils auraient bien été toujours des constructions sociales. Cela dit, le fait qu'une chose soit construite ne signifie pas, ainsi que Bruno Latour ne cesse de l'affirmer en sociologie des sciences, que cette chose soit arbitraire ou fausse.

Quoi qu'il en soit de ce point, la biologie a apporté à partir du XIXe siècle d'autres données, plus troublantes encore, sur la difficulté de séparer « scientifiquement » les sexes entre eux (lire p. 10). Comme si elle s'était ingéniée, bien malgré elle d'ailleurs, à vérifier la célèbre note de bas de page de Freud dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle (7), où le fondateur de la psychanalyse invitait ses lecteurs à « se rendre compte que les concepts de "masculin" et de "féminin", dont le contenu paraît si peu équivoque à l'opinion commune, font partie des notions les plus confuses du domaine scientifique ». Ce qu'illustrent aussi les questions soulevées par les intersexes, les anciens hermaphrodites, nés sous un sexe ambigu, et les transsexuel(le)s, qui, bien que ne présentant aucune anomalie biologique perceptible (en l'état de la science actuelle, s'entend) dans la désignation de leur sexe, ont longtemps rêvé et exigent désormais d'en changer (lire p. 11).

Tout cela est non seulement propre à renforcer l'idée d'une détermination sociale du genre mais amène à se demander si notre notion de « nature » peut réellement être séparée de celle de « culture ». Outre qu'elle est une vision spécifique à une civilisation, la nôtre, que ne partagent pas les autres (8), cette partition nature/culture demande sans doute à être, sinon abolie, du moins profondément reconfigurée. Loin de se cantonner à un débat « sociétal », la question du genre fonctionne comme un « analyseur » de notre pensée héritée, mettant en déséquilibre ses représentations et autres certitudes les mieux assurées en apparence, les plus étymologiquement même « fondatrices », car à la racine de tous nos raisonnements.

On n'en a pourtant pas fini avec les objections empiriques qu'on peut adresser à la prétendue « naturalité » de notre division des sexes. Cette question rebondit, si l'on tient compte, cette fois-ci, des variations constatées en ce domaine par les ethnologues. Depuis l'ouvrage-choc de Margaret Mead sur les sociétés des îles Samoa en 1928 (9), nul ne peut ignorer qu'il est des collectivités où ces rôles ne sont pas fixes, mais évoluent selon les situations ou les âges.

Ce qu'on peut dire aussi de l'homosexualité dans la Grèce antique. Car elle n'était pas tant un « choix sexuel » qu'un rite d'initiation des classes aristocratiques dirigeantes. Elle s'inscrivait dans une structure de pouvoir. Les jeunes « éromènes » passifs des « érastes » dominants actifs n'étaient pas des « homosexuels » au sens que nous donnons à ce terme. Quand ils étaient devenus des mâles dominants, la société leur commandait de prendre à leur tour sous leur protection des éphèbes, qu'ils avaient pour charge de conduire à l'âge adulte (10).

L'enjeu de la domination

Quoique toutes ces vues et autres interprétations ne soient pas partagées par tous les ethnologues ou historiens, ou qu'ils en donnent d'autres versions (lire ci-contre l'entretien avec Françoise Héritier), toujours est-il que les combinaisons culturelles et sociales en matière de genres paraissent quasi infinies, ruinant définitivement l'idée que notre organisation actuelle, notre « matrice hétérosexuelle », comme l'appellent certain(e)s, soit une « vérité » éternelle fondée en nature. Ce qui fait qu'on ne peut manquer de poser, à partir de là, la question de savoir si la prohibition de l'inceste - qui, chez Freud, établit l'individu et, chez Lévi-Strauss, permet la société - est une loi aussi « universelle » qu'on le dit. La psychanalyse en sort, de ce fait, déstabilisée. La problématique des genres la fait même plus ou moins éclater (lire encadré p. 15). Comme si elle avait deux « usages », l'un normatif, opposé au genre, l'autre non normatif, compatible avec lui.

Si l'on porte plus avant le questionnement, tout cela voudrait-il dire que notre répartition en sexes/genres émanerait d'une domination des hommes sur les femmes, et des « straights » sur les marginaux, qui, depuis les débuts de l'humanité, n'a encore jamais été réellement remise en cause ? Cela poserait alors la question ardue de savoir quelle stratégie on peut développer pour établir, enfin, une vraie égalité entre les sexes et les genres. Ici guette le danger d'un raisonnement circulaire : lutter contre les inégalités de sexe/genre ne saurait passer par la défense d'une « identité » féminine, homosexuelle, etc., fixe - un tel postulat reconduisant la répartition en sexes/genres que cette lutte se charge d'abolir. C'est ce qui explique que, dans ses versions les plus extrêmes, comme celle de Judith Butler, la théorie du genre confine au refus de tout « essentialisme », à l'idée qu'on serait en présence d'un pouvoir au fond vide ne se perpétuant que par les habitudes qu'il impose. La distinction entre les genres n'aurait ainsi pour ultime explication, et donc aussi ultime levier, que son côté « performatif » : on ne serait femme/homme ou homo/hétéro que par les gestes et les attitudes qu'on en donne ; et on pourrait de ce fait changer à sa guise d'identité sexuelle et de genre. À la limite, il n'y aurait plus deux sexes et deux genres, mais quatre sexes (masculin, féminin, hermaphrodite « vrai » et « faux ») au moins, sinon plus, liés à une infinité de genres possibles !

Cette perspective vertigineuse, que chacun puisse définir son sexe/genre comme il l'entend, est séduisante sur le plan des libertés individuelles, mais est-elle tenable socialement ? Peut-elle fournir une base solide à la formation de collectivités humaines intelligibles ? À la vérité, personne ne peut répondre de façon définitive à cette question. Il est par conséquent loisible de taxer cette perspective d'utopique au mauvais sens du terme, de négative (voir l'encadré ci-dessous de Schmuel Trigano), tout comme d'y voir le plus grand espoir qui nous soit offert de dépasser ce « malaise dans la civilisation », né de la répression sociale de nos instincts, dont parlait Freud à la fin de sa vie (11). Comme on le voit, on se trouve loin ici de l'implication de la problématique des genres dans la seule défense des sexualités LGBTQI (lesbiennes, gays, bi-, trans-, queer et intersexe), mais face à des questions qui concernent ce que nous appelons notre « condition humaine ».

Alors, la théorie du genre ? Une ouverture fantastique pour nos sociétés, car l'occasion de forger un nouvel ordre sexuel, moral et civilisationnel peut-être encore jamais vu ? Ou bien une utopie funeste, suicidaire, qu'il nous faudrait combattre de la façon la plus ferme ? Et si, échappant à cette alternative paranoïaque, ce qui importait avant tout en elle, c'étaient ses effets heuristiques, comme l'on dit en langue savante : le fait, ainsi que le soutient l'historienne américaine Joan W. Scott, qu'elle ne constitue pas seulement un domaine d'investigation mais un « instrument critique destiné à transformer la réflexion dans tous les secteurs » de la pensée et de la vie (12) ?

Ainsi, la question ne serait plus de savoir si nous devons « avoir peur du genre » ou non, mais de profiter de la déstabilisation de nos normes de pensée qu'il induit pour transformer/améliorer notre société, comme c'est le cas, en éthique, avec le care (lire ci-dessous), que, sous certains aspects, on peut rattacher à la problématique des genres. On sait que, avec le reflux de l'idée de révolution, toute modification sociale est désormais suspectée de pouvoir se retourner en un mal ; mais ce que nous vivons serait-il à ce point « parfait » que nous devrions éviter certaines interrogations sous le prétexte qu'elles semblent à certain(e)s « dangereuses » ?

Par Patrice Bollon
Commentaire (1)

que nenni

" Cette perspective vertigineuse, que chacun puisse définir son sexe/genre comme il l'entend, est séduisante sur le plan des libertés individuelles, mais est-elle tenable socialement ?" dites-vous. c'est la bonne question et la réponse est non.