« Kierkegaard est le philosophe de l'individu, et le meilleur antidote à son culte actuel »

Vincent Delecroix nous livre un Kierkegaard en quête du «Je» réel.

Peut-on parler d'une « actualité » de Kierkegaard ?

Vincent Delecroix. La volonté de coller à l'actualité ou de répondre aux « exigences du temps présent » fait l'objet, de sa part, d'une grande méfiance, voire d'une ironie féroce lorsqu'elle s'exprime dans la fébrilité pitoyable de pensées cherchant à « suivre l'air du temps ». D'une façon générale, l'idée que les penseurs ou les philosophes seraient là pour fournir des leçons de vie ou des cataplasmes psychologiques va à l'encontre de sa conception à la fois de l'existence et de la philosophie. En revanche, sa pensée est bel et bien liée à un diagnostic, pessimiste, sur l'époque, et surtout à une volonté de retourner à la préoccupation essentiellement éthique de la philosophie, telle qu'incarnée par la figure de Socrate. C'est peut-être une autre version du « retour aux choses mêmes » de la phénoménologie husserlienne : retour à l'existence, à son terrain - qui est éthique -, à l'existence comme problème et lieu des problèmes, tâche et retour à la compréhension authentique de soi. Et cette exigence ne concerne pas seulement l'exercice « technique » de la philosophie, mais notre mode d'exister. Cela confère à Kierkegaard une actualité permanente, puisqu'il est toujours actuel de se préoccuper de son existence et que la tâche de se comprendre soi est la tâche fondamentale de cette existence. Bref : Souviens-toi d'exister !

Délivre-t-il des éléments pour comprendre notre présent, sinon des « voies » pour nous extraire de notre « crise » actuelle ?

Là encore, il faut se méfier d'une tentation : Kierkegaard est un réactionnaire, un antimoderne, qui décrit notre maladie contemporaine. On peut aisément l'enrôler dans une critique aigrie et fulminante de la modernité, de la prétendue perte des valeurs, etc. Nietzsche pensait la fin de la métaphysique en termes de nihilisme, de volonté de néant et de mort du Dieu moral. Kierkegaard emploie, lui, le mot de « nivellement ». Mais il raille par là autant le règne catastrophique du journalisme qu'il dénonce l'achèvement de la philosophie dans l'idéalisme spéculatif, lequel ne concerne pas uniquement l'histoire « restreinte » de la philosophie mais celle de la pensée occidentale. Il vomit la pensée molle et la grégarité, mais aussi l'individualisme des petites différences, la démission devant le courage de penser, le manque de probité et de rigueur intellectuelles, la réduction de l'idéal, etc. Le terme qui explique tout cela est, pour lui, le « désespoir ». Le nihilisme européen, c'est en effet moins, à ses yeux, comme pour Nietzsche, la volonté de mourir, que l'homme contemporain comme être désespéré, dérouté du devenir-soi authentique, impuissant à exister réellement. L'un de ses pseudonymes a ce mot récurrent : on a oublié ce que c'était qu'exister. Ce mot vaut pour la philosophie, pour sa version idéaliste et spéculative qui identifie l'être et la pensée et abolit ainsi la catégorie de l'existence, laquelle est au contraire disjonction, tension dialectique et passion. Mais il vaut aussi pour chacun : Sais-tu encore ce que c'est qu'exister, et réellement ? Sais-tu ce que c'est qu'être soi ?

Est-ce son « message » actuel ?

Cela devrait nous permettre d'interpréter autrement à la fois l'époque et Kierkegaard lui-même. Il est le philosophe de l'individu (« la foule, c'est le mensonge ») et du devenir-singulier. Mais on commettrait une erreur majeure en en faisant le parangon du subjectivisme, le serviteur du culte de l'individu et de « l'accomplissement individuel de soi ». C'est tout le contraire. Rien de plus ridicule et de dangereux à ses yeux que ce culte faisandé de l'individu, du petit bonheur personnel, de l'épanouissement de soi, du « à chacun sa vérité ». Le « Moi, je » partout répandu est le contraire du « Je » réel, dont il déplore qu'on ne l'entende plus nulle part. C'est le bruit de fond du nivellement effectif qui offre l'image trompeuse d'une singularité de pacotille. Pour dire Je, il faut penser et non refuser de penser, penser jusqu'au bout, se déterminer devant les alternatives suprêmes, et non pas les éviter paresseusement.

Cela en fait-il un « apolitique » ?

Kierkegaard est aussi ce petit-bourgeois amer et caractéristique de l'artiste romantique qui exècre la société bourgeoise et ne « croit » pas, pour des raisons religieuses, au politique et le méprise. Au siècle de Hegel et de Marx, il est le penseur de l'individu contre la philosophie de l'histoire, contre le mouvement de l'histoire universelle, ou qui conserve - ce n'est pas contradictoire - une vision catastrophiste, apocalyptique, de l'histoire. En incarnant la protestation subjective contre le règne de l'objectivité, il paraît aussi caractéristique de cette « philosophie du sujet » qui est bien le dernier mot de la métaphysique, valorisant le devenir-subjectif et le secret de l'intériorité. Mais la subjectivité kierkegaardienne est autre chose que le triomphe du sujet. Ce serait plutôt sa mise en croix.

Votre Singulière philosophie explore le nouvel exercice du philosopher que, selon vous, apporte Kierkegaard...

Pour en illustrer un des aspects, je citerais Franz Rosenzweig, l'auteur de L'Étoile de la rédemption, d'ailleurs un de ses lecteurs : « Après que la raison a tout absorbé, écrit-il, [...] l'homme découvre soudain que, bien qu'il ait été depuis longtemps digéré par la philosophie, il est encore là. » Et il ajoute cette phrase magnifique : « Je suis encore là, et je philosophe. » Prendre au sérieux cette dernière phrase, dans toute son ampleur, sa difficulté et son ambiguïté, voilà la tâche fondatrice de la philosophie de l'existence. Il y a, je l'ai dit, ce retour fondamental à la source éthique de la philosophie, et, corrélativement, la méfiance à l'égard de l'élément spéculatif du savoir. Et cette méfiance, qui va permettre de déconstruire le système de la pensée spéculative, liée au fait que la philosophie doit maintenant repartir de la situation d'existence elle-même, induit une autre communication, une autre écriture, une autre pensée. Une écriture qui s'adresse à quelqu'un, et non pas à un auditoire abstrait. Et une pensée qui, si elle ne doit plus être un savoir total (c'est-à-dire totalisant) de l'Être, est une pensée de l'être-existant, et donc qui affronte ses limites.

Y a-t-il ici quelque chose de Wittgenstein ou encore de l'idée de « post-philosophie » de Rorty?

Ce sont en effet là des choses qu'on retrouve chez Wittgenstein, qui retient de Kierkegaard la conception radicale de la croyance religieuse comme engagement, incommensurable aux descriptions épistémologiques de la croyance ordinaire, ainsi que l'idée, énoncée dès le Tractatus, que les propositions portant sur le tout du monde ou de l'expérience, sur les valeurs, sur « l'éthique », sont des pseudo-propositions qui n'ont pas de sens cognitif mais expriment des « formes de vie ». Et il y a évidemment aussi un « air de famille » entre eux dans la manière intransigeante, probe, solitaire, d'un côté sobre et de l'autre incandescente, de faire de la philosophie. Avec Rorty, la communauté passe par la critique de l'objectivisme et l'idée que la philosophie doit cesser de s'identifier à un savoir suprême, qu'elle doit abandonner la prétention à atteindre la Vérité absolue pour préférer la voie « cheminante » d'une philosophie du sens plutôt que de la vérité (objective).

Qu'apporte ou que devrait apporter tout cela à la littérature ?

Une littérature qui veut prendre en charge la subjectivité individuelle ne saurait être une littérature de l'épanchement et du nombrilisme. On ne rompt pas avec le discours impersonnel en radotant « Moi, je ». L'écriture kierkegaardienne provient du « Je » (« Faire entendre un "Je" », dit-il), mais ce Je est réfléchi, et doublement. Il n'apparaît pas en propre, s'efface derrière les personnalités fictives, se réfléchit dans l'universel, et, à partir de lui, se pense dans le particulier. Cela nécessite un appareil littéraire complexe - un jeu de miroirs, de production d'images, de fictions, une mise en tension de la pensée et de l'imagination, un principe ironique au fondement de la communication, etc. Et cette riche littérature est commandée par un « se comprendre soi-même dans l'existence ». La mauvaise littérature est celle qui, comme la mauvaise philosophie, a « oublié » sa motivation vitale - comprendre, se comprendre et, dans cette compréhension, par l'oeuvre, devenir soi.