Les romancières américaines

Spontanément, quand on entend le mot «romancières» on a envie d'ajouter «britanniques». Car elles ont un art tout particulier de la narration et une méchanceté salutaire. Mais, dès qu'on s'intéresse aux Américaines, on constate que de ce côté-là de l'Atlantique - même si certaines, et non des moindres, ont choisi l'Europe - elles sont nombreuses, diverses et passionnantes.

Bien sûr, personne n'a oublié les grands romans populaires qui ont fait le tour du monde, comme La Case de l'oncle Tom, d'Harriet Beecher Stowe (1852), ou Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell (1937). Toutefois, d'autres femmes, pourtant entrées dans la prestigieuse « Library of America » (une sorte de « Pléiade » réservée aux auteurs américains), comme Eudora Welty (1909-2001) ou Carson McCullers (1917-1967), sont encore trop négligées.

Des étoiles nées au XIXe siècle

Il ne s'agissait nullement ici de dresser un palmarès Les treize femmes choisies ne sont pas censées être « les meilleures », reléguant les autres aux seconds rôles. Ce sont, par le bonheur du texte, des rencontres, des affinités, des passions nées d'une première lecture qui donne envie de connaître une oeuvre dans sa totalité. C'est, avec elles, une traversée du XXe siècle, bien que les deux plus âgées, Edith Wharton (1862-1937) et Gertrude Stein (1874-1946), soient nées au XIXe siècle. La plus jeune, Susan Minot (1956), fait partie de la génération née au milieu du siècle dernier. Évidemment, on aurait pu aussi mettre en lumière de plus jeunes talents - notamment l'Américano-Japonaise Julie Otsuka (1962), voire des auteurs de premiers romans prometteurs.

Mais on avait déjà tant de remords à propos de celles qui étaient nées au XIXe siècle... À commencer par la très subtile Willa Cather (1873-1947), que William Faulkner classait parmi les quatre meilleurs de ses contemporains. Sinclair Lewis, lui, estimait qu'elle méritait plus que lui le prix Nobel - il fut le premier Américain à l'obtenir, en 1930. En France, en dépit des efforts des éditions Rivages et des magnifiques traductions de Marc Chénetier, cette artiste délicate n'est toujours pas reconnue à sa juste mesure. En 2010, Rivages a publié Lucy Gayheart, l'un de ses derniers textes (1935), un roman d'apprentissage. La musique est au centre du récit, comme dans Le Chant de l'alouette (1915), le livre, disait-elle, qu'elle avait pris le plus de plaisir à écrire, juste avant l'un de ses chefs-d'oeuvre, My Antonia (1918).

L'amazone et l'esprit

Et qui n'a rêvé, en lisant Le Bois de la nuit, de Djuna Barnes (1892-1982), au Paris des années 1920 et 1930, aux amazones de la génération perdue ? Elle était l'une des plus belles. Amie de Joyce, elle ne cachait pas son antipathie pour Edith Wharton, qui la lui rendait bien. Elle avait la dent dure, se moquant volontiers de la reproduction du couple hétérosexuel par Gertrude Stein et Alice Toklas. Elle est de celles qu'on regrette de ne pas avoir rencontrées.

À ses risques et périls, on aurait aussi aimé croiser la route de Dorothy Parker (1893-1967), si pleine d'esprit qu'elle avait été surnommée The Wit (« l'esprit ») par ses contemporains. Critique, poète, nouvelliste plutôt que romancière, cette femme engagée, magnifique chroniqueuse de son époque, a été victime du maccarthysme. On a eu la bonne idée, en 2003, de publier en 10/18 certains de ses articles sous un titre peu engageant, Articles et critiques. Mais c'est un petit bijou. En décembre 1957, elle termine sa chronique sur les livres de l'année qu'elle a aimés par « que Dieu vous bénisse tous, surtout William Faulkner ». Elle choisit Truman Capote, John Cheever, John Updike. Elle passe à côté de Kerouac, mais même les adeptes de celui-ci devraient lui pardonner en lisant cette défense de Nabokov : « Moi, je ne trouve pas que Lolita soit un livre répugnant, écrit-elle en octobre 1958 dans Esquire. Je ne le considère pas non plus comme de la pornographie [...]. C'est l'histoire angoissante et captivante d'un homme, un homme de goût et de culture, qui ne peut aimer que les petites filles. » « Ça ne sert à rien [...] d'essayer de résumer l'histoire. C'est avec son style que M. Nabokov en a fait un chef-d'oeuvre. »

Nées au XXe siècle, elles sont encore plus nombreuses, celles qu'on voudrait célébrer. Patricia Highsmith (1921-1995), qui n'a jamais réussi à dissiper le malentendu à son sujet. En adaptant L'Inconnu du Nord-Express (l'un de ses premiers livres, en 1950), Alfred Hitchcock lui a apporté la célébrité, mais a fait naître l'idée qu'elle était un auteur de romans policiers. Ce qu'elle a combattu, en vain, elle dont les modèles étaient Dostoïevski, Flaubert, Henry James... Elle voulait bien être classée au rayon de l'« insolite » - mot qu'elle affectionnait -, être une sorte de reine noire excellant dans le roman du malaise, de l'ambiguïté, du désastre parfois (Le Journal d'Edith), mais pas « policier » : « Je suis davantage intéressée par le criminel "amateur" que par l'assassin endurci ou invétéré », disait-elle.

Annie Proulx (1935) a elle aussi connu une soudaine célébrité grâce au cinéma. Le Secret de Brokeback Mountain, d'Ang Lee, adapté d'une de ses nouvelles, a obtenu le lion d'or à Venise en 2005. Cela ne devrait pas servir à oublier toutes les autres nouvelles du recueil dont fait partie « Brokeback Mountain », Les Pieds dans la boue (1999), ancré dans un « ramassis de paumés » du Wyoming, où elle vit. Elle y pratique à merveille son art de l'ironie et de l'humour amer, comme dans le roman Les Crimes de l'accordéon (2004), l'histoire de trois générations d'immigrants européens.

« Écrivez sur ce que vous ne comprenez pas du tout, si vous pensez détenir la vérité sur un quelconque sujet, passez à autre chose » : telle était la leçon de Grace Paley (1922-2007), nouvelliste hors pair, éblouissante d'élégance et de sens poétique doublés d'un art du comique incomparable. Elle n'a jamais écrit de roman - « L'art est trop long et la vie est trop courte ». Il faut lire et relire ses trois recueils de nouvelles majeurs, Les Petits Riens de la vie (1959), Énorme changement de dernière minute (1974), et Plus tard le même jour (1985), qui lui ont permis d'acquérir un public d'inconditionnels.

Et voici qu'arrive la nouvelle génération, à suivre de près : Olga Grushin (1971), Judy Budnitz (1973), Nicole Krauss (1974), Karen Russell (1981)... En rendre compte aurait nécessité un autre dossier tout entier - c'est à charge de revanche.

Par Josyane Savigneau