Alcools, cent ans d'âge

Aujourd'hui centenaire, le recueil d'Apollinaire fait l'objet d'une réédition enrichie d'inédits. Paraît aussi une dense et novatrice biographie du poète.

Si l'on voyageait à rebours et que l'on prenait une photographie de l'année 1913, on y verrait l'art sur tous les fronts : le musicien Stravinsky et son Sacre du printemps, Proust et Du côté de chez Swann, l'ensorcelante Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, composée par Cendrars et colorée par les Delaunay, le premier ready-made de Duchamp et la parution des Peintres cubistes, de Guillaume Apollinaire. D'Apollinaire la postérité a surtout retenu Alcools, son premier recueil de poèmes, qui distille sa mélancolie singulière, ses errances à travers l'Europe et l'amour, chamboule la poésie et préfigure les révolutions littéraires à venir. Le bouleversement des vers - les aspirants bacheliers le savent (ils savent moins que le poète n'avait pour tout diplôme que celui de sténographe, qui lui servit un bref temps à officier dans des banques) - passe par le mélange de l'ancien et du moderne, d'étranges collages surréalistes avant l'heure (superposant par exemple les figures du Christ et de l'aviateur, de la ceinture de Vénus et de Paris), l'affranchissement des mètres (le fameux vers libre né à la fin du siècle précédent et comparé par un grincheux à une « anguille tronçonnée qui sursaute et se convulse avant de mourir ») et de toute ponctuation. Salué par une partie de ses pairs, suspecté par son époque de « fumisterie » au mieux, de « juiverie » au pis, il s'adressait dans un de ses poèmes à la nôtre : « Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi/ Je vivais à l'époque où finissaient les rois ». L'année suivante, son destin épousait enfin celui de la France : engagé volontaire dans une guerre imprévue, il fut artilleur puis fantassin près du front, où il reçut la nouvelle de sa naturalisation, quelques jours avant d'être touché à la tête par un obus. Mais il ne mourut ni de la trépanation ni des gaz au poumon ; c'est la grippe espagnole, en 1918, à la veille de la victoire, qui l'emporta.

Du grand bric-à-brac de sa courte vie (Duhamel, croyant l'insulter, avait taxé Alcools de brocantage), Laurence Campa, éditrice des Poèmes à Lou et membre du centre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, a tiré une biographie qui ménage la part belle à la légende et à l'incongru, sans complaisance. C'est bien l'événement de cette saison apollinarienne, autant que la réédition d'Alcools - augmentée de quelques textes d'Apollinaire à propos de son recueil, du frontispice réalisé par Picasso, d'un petit lexique de Michel Décaudin, de poèmes-hommages, et d'une préface de feu Paul Léautaud - et bien davantage que la reparution d'un étonnant et quelque peu médiocre recueil de récits mêlant les différentes traditions du mythe de don Juan, Les Trois Don Juan. Grande eût été la tentation de l'inventaire pour la biographe, et grand le risque de se perdre pour le lecteur, tant les anecdotes abondent, le génie d'Apollinaire est polygraphe et ses affinités électives sont nombreuses (il a aimé Marie Laurencin, a été l'ami de Max Jacob, de Picasso ou d'André Salmon, a côtoyé Schwob, Gide, Chagall ou Cocteau, a salué, outre les cubistes, Matisse et le Douanier Rousseau, a adoubé les jeunes Breton et Soupault). Avec élégance et clarté, Laurence Campa nous plonge dans un tourbillon de voyages, d'amours et de revues.

Tous métiers et tous styles

Ce qui en émerge se révèle parfois cocasse : que l'on s'imagine le poète écrivant des articles financiers dans le Guide des rentiers pour la défense des petits capitalistes ou rédigeant des critiques-canulars sous le nom de Louise Lalanne, croupissant brièvement à la Santé pour recel de statuettes volées au Louvre au moment de la disparition de La Joconde, ou sévissant à la Censure de retour du front. Le livre de Laurence Campa a surtout le mérite de nous rappeler la multiplicité des talents d'Apollinaire. Avant Alcools, il a publié trois livres, l'un sous le manteau (le récit des Onze mille verges), les deux autres sous la forme du conte (L'Enchanteur pourrissant et L'Hérésiarque et Cie), et soupiré de ne pas recevoir le prix Goncourt. Après, il a touché au théâtre et a même rêvé de cinéma. Il a été journaliste, éditeur (entre autres du catalogue de l'Enfer de la Bibliothèque nationale), a publié dans d'innombrables revues (La Revue blanche, Le Mercure de France, L'Intransigeant) sans jamais parvenir à se faire accepter par le cercle de La NRF, et en a fondé quelques-unes (Le Festin d'Ésope, Les Soirées de Paris). Difficile de tout aimer de sa verve multiforme : de l'art cocardier des années troubles qui voient se superposer les corps des femmes aimées au décor ravagé des tranchées, des poèmes-conversations aux quatrains du Bestiaire, de la veine érotique au défi calligrammatique, on aura tendance à privilégier telle ou telle voix. Ses filiations biologiques et littéraires sont tout aussi hétéroclites : dans la vie, il est le petit-fils d'un officier polonais de l'armée du tsar devenu camérier du pape, peut-être fils d'une amatrice de casinos ; dans l'imaginaire, il descend de Verlaine comme de Villon, est inspiré par les traditions aussi bien tziganes qu'irlandaises et ne cache pas son admiration pour les feuilletons populaires (Fantômas). Venu à la poésie entre le symbolisme fin de siècle et le surréalisme de l'entre-deux-guerres, il occupe une place charnière et prophétique, est à la fois moderne et décalé, fasciné qu'il fut par le mouvement mais toujours à bonne distance des avant-gardes (qu'il s'agisse du balbutiant dada ou des futuristes italiens), critique d'art et inventeur du mot surréaliste avec sa pièce Les Mamelles de Tirésias (1917), mais pas théoricien pour un sou. C'est à Laurence Campa qu'il revient d'avoir mis en mouvement l'image figée, depuis la seconde moitié du XXe siècle, de ce découvreur.

Par Chloé Brendlé