Foucault, à nouveau

Riches archives inédites tout juste acquises par la BnF, édition des cours au Collège de France… Trente ans après la mort du penseur, le Foucault que le lecteur de 2014 découvre a beaucoup changé.

Si les anniversaires sont, la plupart du temps, l'occasion de faire retour sur la figure d'un auteur, sur les richesses inexplorées de son oeuvre, le cas de Michel Foucault pose, trente ans après sa disparition, un problème différent. De retour, il ne saurait ici être question. D'abord parce que l'auteur des Mots et les Choses a explicitement dénoncé la vanité de ces regards en arrière, par lesquels on entend conjurer la nouveauté des choses dites en la rapportant à quelque sens caché, qui aurait simplement attendu qu'on le décèle. Commentant la réédition de son Histoire de la folie, il écrivait ainsi à propos de ce livre : « Quant à la nouveauté, ne feignons pas de la découvrir en lui, comme une réserve secrète, comme une richesse d'abord inaperçue : elle n'a été faite que des choses qui ont été dites sur lui, et des événements dans lesquels il a été pris. » Si les textes de Foucault font aujourd'hui partie des travaux les plus discutés au monde, cette prolifération de commentaires ne saurait être rabattue sous l'hypothèse rassurante d'un auteur qui aurait à ce point tout dit qu'il faudrait indéfiniment le redire ; ce sont bien d'autres significations et des problèmes neufs qu'a fait lever la réception de Foucault ces dernières décennies.

Ce renouvellement intervient à trois niveaux au moins. Premièrement, si (conformément à ses propres recommandations) par « Foucault » on entend, non la figure souveraine d'un auteur, mais le nom commun d'une série de textes, le périmètre d'un discours, force est de constater que le Foucault auquel le lecteur de 2014 a affaire a beaucoup changé : l'édition des cours au Collège de France a bouleversé le profil de la bibliothèque foucaldienne, introduit d'autres notions, fait affleurer d'autres sources (chrétiennes ou grecques, notamment), creusé d'autres sillons et enchaînements, démontrant au passage l'extraordinaire capacité du philosophe à multiplier travaux et interventions sans céder à la redite. Gageons que le fonds d'archives aujourd'hui acquis par la Bibliothèque nationale de France sera encore riche, non en révélations, mais en transformations dans la compréhension du profil de l'oeuvre.

Or, deuxièmement, cette compréhension est également tributaire des questions que se posent les lecteurs ; une philosophie attentive à produire une « ontologie historique de nous-mêmes » est à ce titre sensible aux modifications du paysage intellectuel et social. On ne saurait aujourd'hui, par exemple, ni relire le diagnostic porté par Foucault sur la psychiatrie sans prendre la mesure des changements qui ont affecté celle-ci, ni mobiliser les textes qu'il consacre à la « gouvernementalité » sans avoir à l'esprit que l'on ne gouverne pas aujourd'hui, dans un contexte mondialisé, comme autrefois. Si quelques éclats du lexique foucaldien (« biopolitique », « soulèvement » ou « fiction ») ont, dans ce contexte renouvelé, pris l'allure de mots d'ordre, c'est peut-être à raison de leur labilité même - qui permet de servir à poser autrement le problème de la vie, de la protestation ou des manières de mettre son histoire en récit.

Ces devenirs pourtant ne se contentent pas de remodeler l'oeuvre depuis cet extérieur que constitue notre présent. En essaimant dans les sciences sociales (de la sociologie politique aux études de genre, ou aux études postcoloniales), la pensée de Foucault a contribué à ouvrir de nouveaux fronts théoriques dont le développement même invite à en faire, à rebours, l'inventaire. La force d'une pensée tient peut-être parfois à demeurer exposée aux transformations qu'elle-même a suscitées : si Foucault suppliait, dans L'Archéologie du savoir, qu'on ne lui «demande pas de demeurer le même», l'effet de ses travaux se sera heureusement chargé de faire éclater les facettes de son identité.

Par Mathieu Potte-Bonneville