Il les a trumpés !

Il les a trumpés !

Fabrication de « faits alternatifs », autoritarisme, langage grossier : l'exercice du pouvoir par le nouveau président relance les ventes des prospectives romanesques de George Orwell, Philip Roth et Sinclair Lewis, 1984 en tête.

Loué soit Donald Trump ! Grâce à lui, 1984 et La Ferme des animaux, deux livres majeurs de George Orwell, ont fait un retour remarqué au sommet des listes des meilleures ventes de The New York Times et d'Amazon, et sur celles des chaînes de librairies Barnes & Noble comme du côté des librairies indépendantes. Inespéré d'autant que, si le président Obama provoquait bien un même effet sismique sur la librairie chaque fois qu'il « disait du bien » d'un livre, il en était de même avec le président Trump chaque fois qu'il « insultait » l'auteur d'un livre. Cette fois, la donne a changé : si l'oeuvre prophétique d'Orwell a resurgi, c'est que les Américains ont besoin de clés pour comprendre ce qui leur arrive, une grille d'analyse pour déchiffrer ce qui leur est tombé dessus.

En vertu d'un réflexe éprouvé, lorsqu'il paraît vain de se tourner vers l'histoire récente et les expériences passées, on cherche des solutions dans des livres. Avide de références, le public se jette sur la littérature passée, les dystopies (récit fictionnel où l'utopie vire au cauchemar) ou uchronies (roman dans lequel l'histoire est réécrite après modification d'un événement notoire du passé). Sinclair Lewis, George Orwell, Philip Roth ont annoncé l'avènement de Donald Trump. À défaut de les avoir entendus, il semble que désormais on les écoute. Ce qui est arrivé aux Américains est tellement inédit qu'ils cherchent dans la littérature passée un reflet de ce qui les attend demain. On ne saurait mieux illustrer la notion de concordance des temps. Mais, même si Les Origines du totalitarisme, publiées en 1951 par la philosophe Hannah Arendt, font également depuis peu un retour remarqué parmi les meilleures ventes d'Amazon, comment ne pas voir, dans ce triomphe de la fiction, la faillite du journalisme et l'échec des essayistes ?

La vérité, une option parmi d'autres

Incroyable comme la dystopie imaginée par George Orwell il y a près de soixante-dix ans paraît actuelle. Pourtant, tout le monde n'admire pas le classique moderne 1984, il s'en faut. Le regretté romancier Anthony Burgess et à sa suite le critique Adam Gopnik ont ainsi pu le juger daté donc obsolète car très marqué par la misère sociale des années de rationnement dans la Grande-Bretagne de l'après-guerre, le tout baignant dans la lourde atmosphère créée par la police politique stalinienne. Pour autant, reprenant le livre d'Orwell à la faveur du sacre contesté de Donald Trump, le critique a convenu qu'il fallait revenir à 1984 car l'Amérique était revenue à 1948. Mensonges systématiques, fabrication de « faits alternatifs » (quelle idée de génie, quand on y songe), contrôle du réel, infaillibilité du pouvoir, autoritarisme brutal, etc. Si la lecture du livre d'Orwell est désormais encouragée par les opposants à Trump, c'est pour crier aux Américains : le monde de 1984, où le langage est utilisé comme une arme politique et la vision du réel imposée par le pouvoir, c'est là où nous ne voulons pas aller dans les quatre prochaines années ! On saura bientôt si l'ère dans laquelle nous sommes entrés favorisera la création à Washington d'un ministère de la Post-Vérité, puisque désormais la vérité est considérée comme une option parmi d'autres. Impossible de ne pas conserver à l'esprit le slogan glaçant de 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle le futur ; qui contrôle le présent contrôle le passé. »

Après avoir intégré en 2016 « alt-right » et « Brexit » à leur bible, les lexicographes de l'Oxford English Dictionary travaillent sur les néologismes suscités par la trumpisation de la société américaine : trumponomics (politique économique de la nouvelle administration), trumpertantrum (les tweets présidentiels courroucés du petit matin), trumpkin (une marionnette qui ressemble à un ancien animateur de télé étrangement coiffé), trumpflation (inflation que ne manquera pas de provoquer la nouvelle politique économique), sans oublier trumpist (supporter du président), trumpette (sa femme), et même trumpista (admirateur hispanique du président, spécimen des plus rares)... Selon The Guardian, ils devraient figurer dans la prochaine édition, alors qu'en général les nouveaux mots restent une dizaine d'années au purgatoire. Manifestement, les spécialistes de la langue sont pressés de s'accorder à l'air du temps, comme s'ils craignaient qu'en rattrapant la fiction la réalité ne se révèle pire encore.

« America First »

Philip Roth aussi a eu du nez en écrivant Le Complot contre l'Amérique, publié en 2004. Dans ce roman uchronique, qui se situe dans les années 1940-1942, pas l'un de ses meilleurs mais l'un de ses plus dérangeants, il imaginait la victoire de Charles Lindbergh contre Franklin D. Roosevelt dans la course à la Maison-Blanche. Le célèbre aviateur y était dépeint tel qu'en lui-même : forcené de l'antisémitisme, admirateur des régimes dictatoriaux sur lequel l'Allemagne nazie exerçait un chantage, isolationniste partisan du « America First » qui, une fois élu, signait un pacte de non-agression avec Hitler. Un scénario-catastrophe dont les détracteurs de Trump redoutent le spectre aux allures de Poutine. Comment un Américain doté d'un peu de mémoire et d'un minimum de culture, ayant subi le slogan « America First » durant la campagne du candidat Trump, et l'ayant entendu le prononcer à deux reprises lors de son discours d'investiture, pourrait-il oublier que ce même slogan fut hurlé par Lindbergh autrefois, qu'un parti nazi américain en fit sa bannière en 1943 et que, depuis, il est associé à la neutralité envers le nazisme ?

Pressé de réagir à la nouvelle jeunesse que l'actualité a donnée à son roman, Philip Roth s'est exprimé dans un échange de courriels avec Judith Thurman, journaliste de The New Yorker. Il y tient Lindbergh pour un héros populaire, contrairement à Trump, cet « arnaqueur ». Et de renvoyer élégamment au personnage créé par Herman Melville dans The Confidence-Man (1857), véritable ancêtre selon lui du nouveau président, paru en français chez Minuit en 1950 sous le titre Le Grand Escroc. Car, là où Trump dépasse l'imagination, ce n'est pas en qualité de citoyen ou de promoteur immobilier (on en connaît d'autres), mais en tant que président des États-Unis ; dans cette catégorie, il est unique, surtout tel que Roth le décrit : « ignorant des affaires du gouvernement, de l'histoire, de la science, de la philosophie, de l'art, incapable d'exprimer ou de reconnaître la subtilité ou la nuance, dépourvu de toute décence et usant d'un vocabulaire de 77 mots dans un anglais approximatif ».

Au fond, l'apport majeur du Complot contre l'Amérique - et la raison pour laquelle il résonne avec les angoisses américaines contemporaines -, c'est cela : la terreur de l'imprévu. À la relecture, les similitudes entre ce que Roth a imaginé et ce qui est advenu sautent aux yeux sur un point qu'il ne manque pas de souligner : « Le plus terrifiant est que tout est devenu possible, y compris, bien sûr, la catastrophe nucléaire. »

Si les lecteurs américains se sont tournés en priorité vers ces écrivains-là, ils n'en ont pas moins plébiscité d'autres romans, du classique Le Meilleur des mondes (1932) d'Aldous Huxley à La Servante écarlate (1985) de Margaret Atwood. Au train où vont les choses, le téléchargement de films dystopiques, de Fahrenheit 451 à Bienvenue à Gattaca, ne devrait pas être en reste, pour tenter de déchiffrer l'étonnante personnalité de ce docteur Folamour aux allures d'Ubu roi.

Orwell est mort en 1950, Philip Roth a définitivement posé la plume en 2012. Mais, depuis le début de l'année, leurs oeuvres prémonitoires ont ressuscité, consacrant ainsi le statut de visionnaire des meilleurs écrivains. Merci qui ? Merci Donald !

Photo: La rhétorique et les méthodes de Trump et de son entourage évoquent souvent le régime de Big Brother imaginé par Orwell dans 1984 (montage réalisé à partir d’un extrait de l’adaptation de 1984 par le cinéaste Michael Radford, en 1956). ©COLLECTION CHRISTOPHEL - JIM WATSON/AFP PHOTO

Trumpfiction

1984, George Orwell, traduit de l'anglais par Amélie Audiberti, éd. Folio, 448 p., 8,70 E.

LA FERME DES ANIMAUX, George Orwell, traduit de l'anglais par Jean Queval, éd. Folio, 160 p., 6,60 E.

LE MEILLEUR DES MONDES, Aldous Huxley, traduit de l'anglais par Jules Castier, éd. Pocket, 288 p., 4,70 E.

LA SERVANTE ÉCARLATE, Margaret Atwood, traduit par Sylviane Rue, éd. Robert Laffont, 546 p., 11,50 E.

LE GRAND ESCROC, Herman Melville, traduit de l'anglais (États-Unis)par Henri Thomas, éd. Sillage, 416 p., 17,50 E.

LE COMPLOT CONTRE L'AMÉRIQUE , Philip Roth , traduit par Josée Kamoun, éd. Folio, 576 p., 9,20 E.