Nos guerres aux animaux

Nos guerres aux animaux

La connaissance que nous avons des animaux n'a jamais été aussi fine ; la violence que nous leur faisons subir n'a jamais été aussi forte. Selon un écrivain ayant récemment transmué les hommes en bêtes de boucherie, la littérature a toute sa place dans cette prise de conscience.

Les animaux sont là. Ils nous arrivent d'un peu partout, ces derniers temps. S'imposent dans le débat public, dans des champs très divers de la recherche scientifique, dans les fictions que nous créons. Mais quelle place leur réservons-nous ? Quelles sont les formes de leur présence dans la littérature contemporaine ?

La vie animale est en littérature un objet d'émerveillement de longue date, de L'Histoire naturelle de Pline à l'« Apologie de Raymond Sebond » chez Montaigne, mais aussi un outil d'interrogation, le biais que choisissent par exemple les fables d'Ésope ou de La Fontaine pour parler des hommes autrement. Dans l'énergie spectaculaire de Moby Dick chez Melville, dans l'opiniâtreté plus discrète de toutes les bêtes qui peuplent les nouvelles animalières de Kafka, ces deux approches d'ailleurs se sont souvent rejointes.

Pour continuer d'écrire avec les animaux et poursuivre cette histoire, j'ai le sentiment qu'il est nécessaire de prendre la mesure de leur condition contemporaine : la connaissance que nous avons des animaux n'a jamais été aussi fine ; la violence que nous leur faisons subir n'a jamais été aussi forte. L'espace dans lequel la littérature peut se mouvoir, c'est donc celui de ce triangle isocèle que dessinent, d'une part, les progrès passionnants de l'éthologie et, d'autre part, ce que Jacques Derrida appelait « la guerre à mort » que nous menons aux animaux. Elle a lieu sur deux fronts, selon des modalités en apparence profondément dissymétriques, mais en réalité très liées.

Adieu singes, tigres, coraux

C'est d'un côté la guerre aux animaux sauvages, le braconnage, la surpêche, le recul de leurs habitats devant l'extension des terres agricoles ou les avancées de l'urbanisation, qui font que la sixième extinction massive des espèces s'accélère et que les orangs-outans, les girafes, les tigres, les récifs coralliens vivent sans doute leurs dernières décennies. Repartant des travaux par lesquels Cuvier puis Darwin ont mis en évidence l'évolution du vivant, Elizabeth Kolbert mène à ce sujet, dans La 6e Extinction, une enquête remarquable, en montrant à quel point l'emprise des hommes sur les écosystèmes est responsable du phénomène. Plusieurs des scientifiques qu'elle interroge l'affirment sans ambages : ce qui restera de l'humanité, si les tendances actuelles se poursuivent, c'est qu'elle aura détruit le vivant autour d'elle, en ce qui à l'échelle géologique n'est qu'une poignée de secondes.

À côté de ces animaux-là, auxquels nous ne donnons que la mort, il y a ceux que nous forçons à la reproduction, auxquels nous donnons un ersatz de vie puis également la mort, selon une chronologie serrée, dans les élevages industriels et dans les abattoirs. Il y a ce système de production pris dans une fuite en avant, qui ne suffit souvent pas à nourrir les éleveurs, mais qui suffit à faire de l'élevage un secteur qui génère autant d'émissions de gaz à effet de serre que celui des transports - et dont Jonathan Safran Foer a très bien décrypté les impasses dans son essai Faut-il manger les animaux ?

Les deux problèmes se touchent en de nombreux points à partir du moment où, par exemple, la déforestation de l'Amazonie se fait d'abord pour ouvrir des pâturages à un cheptel bovin qui compte désormais plus de têtes que le Brésil ne compte d'habitants, ou lorsque les appréhensions face au retour de quelques centaines de loups dans les Cévennes et dans les Alpes, de quelques dizaines d'ours dans les Pyrénées, tiennent aux contraintes qu'ils font peser sur le travail des éleveurs - lesquels avaient pu s'en défaire, pendant cinq ou six décennies, à la suite de l'élimination de tous les grands prédateurs.

Dans les deux cas, nous exerçons sur les animaux une domination d'une violence que rien ne peut justifier. Nous ne la ressentons souvent pas comme telle, parce que nous sommes pris dans un ensemble de préjugés spécistes, qui nous conditionne à faire passer les intérêts des membres de notre espèce, même futiles, devant les intérêts même vitaux des membres d'autres espèces animales. La prise de conscience du désastre continue ainsi à être beaucoup plus timide et plus lente que son aggravation. Quand on reprend, dans sa beauté énigmatique, la formule souvent citée de Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », c'est un espoir que l'on exprime. Notre réel est plutôt celui d'une prise de conscience pour l'instant très minoritaire, qui n'empêche pas cette guerre de continuer et de s'amplifier, sans porter ce nom, y compris au détriment de l'équilibre des écosystèmes et de nos intérêts.

Face à cette donne contemporaine, la littérature ne peut, tout d'abord, plus parler de l'animal au singulier - en enfermant dans le même sac inconfortable l'huître et le cochon, le moustique et le gibbon, comme si ce qui les sépare les uns des autres était tout à fait négligeable et qu'à l'inverse la distance qui nous sépare d'eux était infranchissable. Elle peut contribuer à l'exploration de la très grande diversité des mondes animaux, et de la très grande variabilité, parallèlement, des rapports que nous entretenons avec eux : dans Que font les rennes après Noël ? Olivia Rosenthal donne à entendre la parole, souvent ambivalente, troublante, pleine de passion et de formes de dénis, de dresseurs d'animaux, d'employés de zoo, de bouchers, d'éleveurs, tous aux prises avec des animaux qu'ils considèrent tantôt comme la matière première d'un système de production, tantôt comme des partenaires de travail, tantôt comme les représentants typiques d'une espèce dont on essaie de prendre soin.

Ouvrir l'oeil

Pour répondre à l'appel du présent, la littérature peut aussi saisir toutes les occasions de redire que les animaux et les hommes ne forment pas des groupes stables, qui cohabiteraient selon un jeu de relations constantes dans le temps et dans l'espace. Parce qu'elle est plus douée pour parler de ce qui va mal, parce qu'elle sait appuyer là où cela fait mal, elle peut marquer l'extrême violence de leurs rapports, raconter par fragments cette guerre qui a cours, chercher à la faire ressentir. C'est ce que j'ai tenté de faire dans mon dernier roman, Défaite des maîtres et possesseurs, en imaginant un monde où une autre espèce colonise cette terre que nous avons tendance à considérer comme notre propriété exclusive, parvient à nous assujettir et nous réserve les sorts que nous faisons connaître aux animaux. Là où la fable sert, d'habitude, à parler des préoccupations des hommes en leur prêtant les traits des animaux, il s'agissait de parler des animaux en mettant les hommes à leur place, dans les hangars des élevages où on les entasse, suspendus par une jambe à la chaîne des abattoirs - et de voir ce que ce changement des corps produit comme expérience sensible, en quoi il modifie le regard que nous portons sur les bêtes que nous élevons, sur nos manières de les rendre invisibles, sur le simple fait que nous les mangions, sans plus avoir à les tuer nous-mêmes.

Qu'ils subissent notre emprise au quotidien ou n'en ressentent que ponctuellement la menace, les animaux sont des dominés. On comprend que la littérature veuille avoir affaire à eux, elle qui souvent s'efforce de faire entendre la voix des sans-voix, de donner droit de cité aux exclus en les faisant entrer, d'abord, dans le champ de la représentation. Simplement, ce sont des dominés dont les formes de communication, les sensations, l'expérience vécue nous restent largement opaques, dont les langages ne sont pas traduisibles dans nos langages humains et donc dans la langue littéraire. Que faire de cet obstacle ? Doit-il nous inciter à faire des animaux uniquement des objets de la représentation, sans jamais prendre le risque d'adopter leur point de vue ?

Il semble qu'on gagne tout d'abord à ouvrir l'oeil, c'est-à-dire à ne plus les laisser stagner à la périphérie d'histoires auxquelles pourtant ils participent. Jean-Baptiste Del Amo a récemment pris ce parti dans Règne animal, qui raconte la vie d'une famille d'éleveurs, mais en prêtant une attention constante et fine aux centaines d'espèces qui peuplent les forêts, les étangs, toute cette campagne française. Présences furtives, mais insistantes, ces animaux sont aussi, pour quelques-uns d'entre eux, des personnages, corbeau qu'on soigne, qu'on apprivoise, verrat rebelle qui fuit l'élevage et bondit hors du rang des victimes. Le roman restitue leurs sensations probables, sans parier sur leurs intentions et sans leur prêter de pensées.

Faire des animaux les sujets centraux de la fiction, ceux qui voient plutôt que ceux qui sont vus, incite, ailleurs, à rompre avec le réalisme. On imagine des hommes qui s'animalisent, comme la narratrice de Truismes de Marie Darrieussecq, des animaux qui s'humanisent, comme Doogie le chimpanzé dans Mémoires de la jungle de Tristan Garcia, ou des créatures nées d'unions entre espèces qui dans le réel ne sont pas interfécondes pour se glisser dans La Peau de l'ours, chez Joy Sorman. Faire parler et penser des animaux pris dans un devenir-humain ou des hommes pris dans un devenir-animal, ce n'est pas verser dans l'anthropomorphisme simple, mais travailler à restaurer le continuum entre les Homo sapiens que nous sommes et toutes les autres espèces que notre matérialisme binaire, opposant nature et culture, a peu à peu contribué à détruire. Les histoires de métamorphoses ramassent l'histoire de l'évolution et la condensent dans les limites étroites d'une vie individuelle. D'ailleurs, on ne se métamorphose pas, ces derniers temps, en anémone et en fourmi, mais en chimpanzé, en cochon, en ours, autrement dit en adoptant la forme d'autres mammifères supérieurs. L'anthropomorphisme et le zoomorphisme ne relèvent pas alors de la croyance, mais ont une fonction nettement instrumentale : ils déplacent les frontières, dont ils restent par ailleurs conscients, pour rappeler une proximité.

Là où il s'agit de dire l'horreur, on entend parfois les victimes de violences extrêmes ou de traitements dégradants affirmer : « Nous avons été traités comme des bêtes. » Il y a au moins deux choses à entendre là-dedans : l'horreur qu'on fait subir à des femmes et à des hommes et l'indignité du traitement que nous réservons de façon plus quotidienne et plus imperceptible à la plupart des animaux. Percer ces doubles fonds, mettre au jour ces impensés ouvre à la littérature un champ d'action très vaste. Elle y fait d'autant plus merveille quand elle ne se déclare pas irresponsable, ne cherche pas à rester intemporelle et livresque, mais s'avance comme une littérature du présent, qui historicise nos rapports aux autres espèces animales et montre à quel point ces rapports participent aujourd'hui d'une crise de civilisation dont l'urgence nous réclame. Car nous méritons mieux que d'être l'espèce qui revendique sa non-violence mais organise avec indifférence la mort industrielle des bêtes. Et les animaux sauvages méritent mieux qu'une littérature de l'avenir qui parlera d'eux au passé.

Vincent Message enseigne la littérature à l'université Paris-VIII. Son deuxième roman, Défaite des maîtres et possesseurs, vient de reparaître chez Points : il imagine un monde où le genre humain connaît le sort que nous réservons aujourd'hui aux animaux.

À lire

LA 6E EXTINCTION, Elizabeth Kolbert, trad. de l'anglais (É.-U.) par M. Blanc, éd. La Librairie Vuibert, 352 p., 21,90 E.

FAUT-IL MANGER LES ANIMAUX ? J. Safran Foer, trad. de l'anglais (É.-U.) par G. Berton et R. Clarinard, éd. Points, 388 p., 7,80 E.

QUE FONT LES RENNES APRÈS NOËL ? Olivia Rosenthal, éd. Folio, 224 p., 7,20 E.

RÈGNE ANIMAL, Jean-Baptiste Del Amo, éd. Gallimard, 432 p., 21 E.

MÉMOIRES DE LA JUNGLE, Tristan Garcia, éd. Folio, 384 p., 7,70 E.

LA PEAU DE L'OURS, Joy Sorman, éd. Folio, 192 p., 6,80 E.