Pascal Quignard : «Il faut être absolument le plus secret des hommes»

Pascal Quignard : «Il faut être absolument le plus secret des hommes»

L'écrivain publie le septième volume de son « Dernier royaume », qu'il sillonne ici à cheval. Il y clame son désir d'une écriture non domestiquée, rompant avec la cité et la coercition du langage.

J'ai suivi à la trace de nombreux écrivains qui, comme Montaigne, sont tombés de cheval : ils ont traversé une sorte d'extase mortelle. » Avec Les Désarçonnés, septième volume du cycle colossal « Dernier royaume », culmine l'art du surgissement entamé par l'auteur avec Les Ombres errantes, prix Goncourt 2002. Depuis 1969, Pascal Quignard cultive une ambitieuse esthétique de la fulgurance et de la rupture avec les conventions littéraires et philosophiques. Cet ancien disciple de Levinas a toujours conduit dans la foulée deux entreprises distinctes, desquelles est née une oeuvre riche de près de soixante titres. Entreprise romanesque marquée par un goût du dépouillement sensible dans Terrasse à Rome, Villa Amalia, Les Solidarités mystérieuses, sans oublier Tous les matins du monde, grand succès après sa retentissante adaptation au cinéma par Alain Corneau. Parallèlement, l'auteur de La Nuit sexuelle a institué une forme littéraire inclassable, entre essai, fragment, poème et conte : les Petits traités, textes érudits, de facture baroque, dont les huit volumes ont été réunis en 1990 par les éditions Maeght. À partir de 2002 naît « Dernier royaume », projet colossal, voisin des Petits traités, qui en paraît être la continuation mais en réalité rompt avec la relative discursivité du cycle précédent. Cet épicurien, ce sceptique brouille plus encore la frontière entre les genres, « décloisonne » la littérature en mêlant érudition et mensonge, généralise son recours au contraste, à la syncope, et déchire à belles dents le tissu social et culturel qui selon lui nous opprime dès l'enfance en lui opposant un désordre créateur. La haine de la société débouche sur une terra incognita, loin des hommes et du langage qui les asservit, selon l'auteur, aux légendes et aux dogmes : « Dernier royaume », qui culmine avec Les Désarçonnés, variations inspirées autour des figures opposées de l'asservissement et de la liberté, le cheval et le cerf. Entretien à bâtons rompus, et à bride abattue, avec celui qui entend désarçonner le langage et les mythes en vivant « dans l'angle mort du social et du temps ». Fauve qui peut ! (Lire la critique des Désarçonnés p. 32.)

Le cheval est au centre du septième volume de votre cycle intitulé « Dernier royaume ». Vous faites tomber beaucoup d'écrivains, d'artistes, de saints, de leur monture. Vous vous êtes inspiré du Cheval effrayé par l'orage de Delacroix ?

Pascal Quignard. Ce tableau illustre le mot exfridare, « sortir de la paix ». L'effroi, c'est sortir de la paix. C'est la mort de Géricault. Quand un cheval se cabre, il exprime un mélange d'effroi et d'extase. Il est effrayé, effaré. Cet effarement, qui engendre sa panique, provoque la chute : le cavalier est désarçonné. J'ai suivi à la trace de nombreux écrivains qui, comme Montaigne, sont tombés de cheval : ils ont traversé une sorte d'extase mortelle. Puis ils ont connu une re-naissance en écrivant. C'est la genèse des Essais.

Vous tournez autour de la domestication, de l'asservissement et de son contraire : la sauvagerie. Faut-il fuir l'homme ?

Prenez le chat. Ce qui le perd, c'est le plaisir de la caresse. Cette faiblesse le livre au seul être dans lequel on ne doit jamais placer sa confiance : l'homme.

Vous n'êtes pas un misanthrope, puisque vous appelez à une « fraternité de solitaires ». Vous vous écartez non des individus, mais de la société, en ce qu'elle est cruelle et guerrière. Or la socialité passe par le langage, que vous frappez d'un doute qui confine à la répulsion. D'où vous vient cette haine de la communauté ?

L'écart par rapport au social est une défiance plus répandue et ancienne qu'on ne le croit. Enkidou, le compagnon de Gilgamesh, pleure le souvenir de la steppe, déteste les murailles d'Uruk-les-Clos. La Mésopotamie, l'Inde, l'Égypte, la Chine, le Japon, tout l'Orient enseigne l'abandon de la cité. La langue parlée acquise si difficilement, dès la toute petite enfance, est un enfermement dans l'hostilité des personnes et l'affrontement du dialogue.

Dans Les Désarçonnés, c'est le cerf qui incarne la rupture avec les hommes. Pourquoi ?

Parce qu'on n'équipe pas d'arçons un cerf. On n'en désarçonne donc pas. Il est beau, libre, craintif, jouit seul dans la forêt. Ce solitaire fuit tout ce qui s'approche. Il court à la source au coeur de la nature.

Le refus de la domestication, de la civilisation telle queles mythes la représentent, occupait déjà les huit volumesde vos Petits traités, réunis par l'éditeur Adrien Maeght.Déjà vous relisiez, retraduisiez les grands textes. Avec « Dernier royaume », vous creusez la distance, en affinant une poétique de la contemplation. Or il semble que, sans verser dans « le sot projet de se peindre », vous vous rapprochez de vous. Est-ce en cela que les Petits traités diffèrent de « Dernier royaume » ?

Pas exactement. Les Petits traités composaient une suite baroque d'érudition. Il s'agissait surtout d'une quête réflexive, et rien n'y était faux. Je cultivais volontiers l'aporie, mais en contrôlant chaque paradoxe. « Dernier royaume », c'est presque le contraire. C'est un ensemble que je ne maîtrise pas. J'ai trouvé une forme cursive, océanique, où entrent aussi bien l'hallucination, le mensonge, le rêve nocturne que la vérité. À la pensée, j'ai substitué la rêvée. C'est une suite d'associations d'images, de souvenirs, de contes, de théorèmes qui défilent sans souci de cohérence. Je mets en scène toutes les crises intérieures. Au lieu d'apporter des réponses, je reste bouche bée. Écartelé. Effaré comme le cheval qui se dresse dans la panique ou dans la colère de la ruade.

Vous avez exhumé le verbe « chauvir », qui traduit un état d'alerte...

C'est un état de qui-vive, c'est-à-dire de panique un instant inhibée. Savez-vous que la mangouste est d'une anxiété folle ? La voilà, les petits bras en l'air, tournant la tête en tous sens. Je suis devenu une espèce de mangouste, ou de cerf brusquement en arrêt, immobile dans les fougères. Tout reste en suspens. Je suis inquiet du vide que creuse l'origine des mots, mais - et c'est nouveau - je ne me sens plus coupable de toucher ainsi aux règles de la narration, de m'extirper de la domination de la vérité. Je fuis à toute allure devant l'étouffement. Je pars, si je puis dire, au quart de tour.

Quel est votre plus beau mensonge, dans ce tome VII ?

Il y a ce chapitre où Louise Michel, soudain, rencontre Félicien Marboeuf, c'est-à-dire mon ami Jean-Yves Jouannais. Il y a aussi « Rocola et Torgahaut », un conte nettement inspiré de Grégoire de Tours où deux serviteurs, au VIe siècle, sont persécutés par un baron sadique. J'ai inventé les noms des personnages et, quand les amants sont enterrés vifs, j'ai fait survivre le jeune homme parce qu'il avait le nez dans la bouche de celle qu'il aimait. Ce n'est pas une trahison à l'égard de l'Histoire des Francs, c'est une amplification. À l'époque des Petits traités, jamais je n'aurais osé prendre autant de libertés avec le texte original. La détresse originaire me guide : elle gisait là, à l'état embryonnaire. Je l'ai exaucée. C'est ma joie, c'est ma voie.

Le huitième et prochain tome de « Dernier royaume », Vie secrète, a déjà paru en... 1988. Quelle est cette sorcellerie ?

Mes livres précèdent parfois curieusement ma vie. Ils projettent, tentent le possible. Si les pensées se souviennent, les fictions désirent. J'ai toujours plusieurs manuscrits en réserve. Les éditer est toujours un peu prématuré, secondaire. J'aime les reprendre. Tallemant des Réaux ou Saint-Simon écrivaient mais ne publiaient pas. Leurs oeuvres auraient pu être perdues. Comme eux, j'écris parce que j'en ai besoin pour continuer à vivre. Et puis c'est mon côté superstitieux. Quand on ne comprend rien à ce qui se passe, il faut être en avance sur sa propre vie, pour se prémunir d'un éventuel désastre.

De quoi vous protégez-vous ? Que redoutez-vous ?

J'ai fait sept ou huit dépressions nerveuses. J'ai toujours l'inquiétude que ça revienne. La dépression consiste dans l'incapacité de se concentrer. Ne plus pouvoir lire, pour moi, c'est le signe. Un livre est un gouffre, aujourd'hui une compagnie, demain une terreur. J'ai changé la peur en stupéfaction et la stupéfaction en contemplation. Quand vous ne pouvez plus lire, quand vous entrez en dépression comme on entre dans un couvent, vous êtes enfermé dans un mot d'ordre malheureux. Écrire est la seule façon de se rendre indémolissable à l'émotion. Il n'est pas possible que quelque chose puisse m'empêcher d'écrire. Il faut que j'aie toujours quelque chose à faire paraître.

Un ouvrage qui serait mal reçu vous replongerait-il dans ce malheur ? Êtes-vous sensible au jugement des autres ?

Quel est l'enfant qui est insensible au regard de sa mère ? De sa grand-mère ? C'est la terreur.

Le succès de l'adaptation, par Alain Corneau, de Tous les matins du monde ne vous a pas réjoui ? Ne me dites pas que vous n'aimez pas plaire.

Je veux seulement survivre. Si le regard des autres m'importait, j'écrirais des choses plus conformes aux désirs du public. Faire des suites de tomes c'est le contraire de faire des « coups ». J'ai besoin de fleuves, de courants, de torrents, de chutes, de rives, de boucles, d'ampleur. Je suis profondément un baroque.

Tous les matins du monde était à l'origine un scénario. D'un script, vous avez tiré un style. Nu, hérissé, fauve, épineux. Acceptez-vous d'être qualifié de styliste, au risque d'être taxé de préciosité ?

Si le style consiste à marquer sa manière, comme certains peintres, musiciens ou écrivains, afin de pouvoir être reconnu, distingué, apprécié, je ne suis absolument pas un amateur de style. Mais si le style c'est, au sens romain, le stylus, ce qui permet de couper, sur la tablette de cire, d'effacer, de rompre, de soustraire, de casser, là, oui, c'est vraiment ma manière d'approcher l'écriture. Ce que je préfère, ce n'est pas la rédaction, c'est la relecture. C'est retrancher, abolir, déchirer, fracasser. Les Anglais disent cut up. Toute liaison, toute conjonction de coordination ou de consécution, toute longueur doit tomber. Il y a un plaisir fou à démolir les cloisons, même les reflets de la symétrie.

Vous en faisiez état dans Vie secrète, votre prochain livre, paru, donc, il y a quatorze ans.

Vie secrète n'est ni le couronnement ni le dernier volet de cet ensemble, puisqu'il y en aura d'autres, puisque, cet ensemble, je ne le finirai pas. Il est la source d'un genre que je me suis surpris à inaugurer. Je l'ai conçu sur un lit d'hôpital, à la suite d'une hémorragie cataclysmique. J'ai cru mourir, et il y a eu cette « vita nova ». La forme que j'ai alors conçue, sous la pression du danger, pour rassembler un peu ma vie, tous les éléments disparates de mon cerveau et de mes goûts, a été ce mouvement hâtif, précipité, fait de rêves, de visions, de sauts. J'ai assemblé des listes, des étymologies, des rappels d'enfance, des fragments de récits légendaires, de mythes, d'histoires. J'ai définitivement rompu avec la philosophie, avec ses certitudes, ses développements, ses convergences, ses conclusions. C'était un acte de sécession. Une entreprise embarrassante, mal enclose, dissidente, à cheval - c'est le mot - entre poème, aphorisme et essai, que j'avais commencée en 1968 dans La Parole de la Délie, mon essai sur Maurice Scève. Je poursuis ce dessein de dire du vrai par hasard. Je ne cesserai jamais de le poursuivre.

Vous recherchez toujours ce qui est avant la langue, le primitif, la syncope. Vous dites que vous écrivez des « contes des lèvres mordues », et vous vouez un culte aux choses semelfactives : qui ne se produisent qu'une fois. Toute langue parlée, d'après vous, est répétitive, mensongère, risible, désastreuse. La désintégration de la structure romanesque, l'inclassable, la digression, le décousu, peuvent-ils constituer un art ? Avez-vous le sentiment d'avoir inventé un genre littéraire ?

J'ai fait spontanément - mais au terme d'une longue psychanalyse - surgir une façon de raconter incertaine, non sécure. De raconter sans conter. Une contrainte baroque s'est imposée à moi. Comme une série où chaque élément qui se succède doit être imprévisible, en disproportion, en chute libre par rapport à celui qui le précède. Tout nouveau chapitre ne doit présenter aucun lien avec la page antérieure. Cette contrainte entraîne une cascade de contrastes qui ferait bondir un cerveau de rationaliste ou qui emplirait d'anxiété quelqu'un qui aurait besoin de certitudes pour vivre. La falaise se pulvérise, tombe sur le rivage. Tout débouche sur un abîme. C'est mon royaume.

Le royaume du coq-à-l'âne ?

Au XIIIe siècle l'asne était une cane. Des coqs s'accouplaient avec des canes. La saillie du coq à l'asne passe du coq à l'âne. Ovide, mon maître absolu, répétait : « Ce monde est beaucoup plus indéterminé qu'on ne le croit. » Où est l'homme ? Où est l'animal ? Où est la nature ? Le vivant, les espèces, les genres, les sexes, tout cela est très confus. Le chaos est là et peut assaillir à n'importe quel moment. Le coq-à-l'âne désigne une griffure, une incision. Je griffe, j'incise. On passe d'un thème à un autre sans lien direct. Je m'intéresse à ces mutations non programmées, involontaires, naturelles.

Vous en revenez toujours au jadis, à la scène primitive, avant la naissance. Vous avez écrit, dans La Nuit sexuelle : « Je n'étais pas là la nuit où j'ai été conçu. » Cette absence vous obsède. Vous auriez voulu être là ?

J'en doute. Toujours est-il que cet instant est invisible à l'être humain qui lui succède. Aucune théorie ne peut le représenter. Je quête l'origine, et il se trouve que notre origine est tout simplement sexuelle et rien d'autre. Je cherche ce qui se tient en avant. Une posture manque au fond de nous. Nous sommes orphelins de la scène qui nous a faits. Nous la recherchons partout. C'est la soif inextinguible de ce qui nous échappe. Nous sommes réduits à imaginer l'Avent du réel. Puisque c'est impossible, nous sommes condamnés à nous mentir. Il n'y a pas de salut en dehors du mensonge verbal, du jeu de rôle social, du transfert d'identité, c'est-à-dire en dehors de la fiction. S'il n'y a pas de vérité, alors nous sommes condamnés à l'inventer, à nous inventer. C'est ce qui se joue dans mes livres.

« Dernier royaume », et particulièrement ces Désarçonnés, est semé de souvenirs personnels qui remontent à votre enfance à Verneuil-sur-Avre, où vous êtes né. C'est très paradoxal : d'un côté, il y a la haine de vous déverser, de vous raconter, de l'autobiographie ; de l'autre, le goût, plus affirmé qu'hier, de dire « je ».

Je ne crois pas avoir une intériorité très singulière. Je me suis surtout toujours senti incroyablement héritier de ce que je pouvais lire et écouter. Le patronyme que chacun d'entre nous porte est le nom d'un mort de notre famille que nous n'avons pas connu. C'est mon double versant de grammairien et de musicien. J'éprouve la sensation très orientale d'être le continuateur de mes parents, de mes grands-parents, du nom des morts, d'une mélodie ou d'un appel qui hèlent et se poursuivent. Plus vive encore, la sensation de ne pas être grand-chose par soi. Nous sommes des sortes de vides enrobés de vêtements, d'habitudes, de filiations, de langue apprise et de beaucoup d'étude. Ce vide est plus fondamental que l'ego, que le principe d'identité, que le sujet de la phrase, ces danseurs fardés.

Vie intérieure, ou vide intérieur ?

Vide intérieur. C'est ce qui me permet une porosité insensée. Comme les vases communicants, avec l'air qui passe et attire le liquide. Je suis profondément un contemplatif, c'est-à-dire quelqu'un qui aime lâcher prise, qui aime se laisser envahir, qui aime lire, qui aime s'enivrer, bien plus qu'une « personne grammaticale » qui voudrait avoir une « image individuelle ». Sur la rive où le hasard m'a fait naître, je ramasse de tout petits bouts d'existence. C'est de l'ordre de la collection arbitraire, plutôt que de la compréhension. Mes lectures m'inspirent et m'égarent en même temps. Lire, c'est se laisser emporter. C'est une perte de contrôle, une désorientation qui peut tout à fait angoisser des êtres humains. Tout le monde n'est pas capable de perdre le nord. Lire est tout sauf une expérience tranquille. C'est une exploration périlleuse qui provoque des lésions bien réelles, et perturbe l'intégration dans la société. Je n'oppose pas lire et vivre. Mais il faut savoir qu'on lit à ses risques et périls.

« Dernier royaume » est un entrelacs de scolies, d'apories, de gambades, d'incongruités, de citations. Qualifieriez-vous vos livres de miscellanées ?

Ce sont mes Nuits attiques . Moi, femme romaine, je désobéis à mon mari qui m'a prise à l'âge de 8 ans afin de me plier à la domination de ses pères. Ainsi se perpétuait Rome. Aulu-Gelle a pris le relais des livres de Pamphile, et moi le relais des Nuits d'Aulu-Gelle. Je transpose cette désobéissance dans l'écrit. Je refuse de ployer sous l'empire de la langue nationale. Je l'émiette dans ses différentes lettres, dans ses suffixes, dans ses racines, je l'étymologise, j'échappe à sa domination. J'ai eu ma première dépression vers l'âge d'un an. Je ne voulais ni manger ni parler. Je ne saurai jamais pourquoi il m'a fallu, enfançon, donner tant de signes d'insoumission à ceux qui m'entouraient. J'apporte le témoignage de ce qui aurait pu ne pas parler, de ce qui aurait pu mourir. Je n'ai pas dépassé l'âge dit de raison, ou plutôt j'ai cherché à retrouver le stade d'avant la langue assimilée. Le lettré reste un a-parlant qui acquiert ses mots, qui apprend ses lettres, qui ouvre le dictionnaire, qui vérifie la signification, qui interroge l'étymologie, qui hésite devant le sens. Il n'est pas celui pour qui la langue est transparence, orientation, croyance. Il est celui pour qui la langue fait écran. Quand j'écris, je reprends le langage avant même son début. Contrairement à Camus, la langue française n'est pas ma patrie. Le silence est ma patrie, ou ma matrie. La naissance est mon destin. L'aube est mon heure.

Donnez-moi au moins, à défaut de clé, un axe.

Ne comptez pas sur moi pour livrer mes secrets ! Il y a dans ce que j'écris toute une cryptographie qui m'enchante. La position de repli est bien plus intéressante que le sujet qui l'adopte, que l'action menée par le héros de l'âme héroïque de la biographie. Le « Dernier royaume », c'est le secret abrité, le dernier endroit préservé de l'ordre imposé, comme le tout petit enfant malheureux qui a trouvé son refuge où il fonce à toute allure pour se protéger.

Votre goût de l'assertorique, votre haine de l'apodictique, vous installe dans une sorte de position d'attente.

Le roi Gilgamesh, quand il avait envie de savoir ce qu'il allait faire le lendemain, se réfugiait dans la forêt de Cèdres, glissait son menton dans ses genoux, dans l'attente du rêve qui lui indiquerait la voie à suivre. Dans mes romans, dans les fictions que j'enclave à l'intérieur de mes espèces d'essais, j'adopte cette position. Ce qui me vient du rêve m'indique ce que je dois écrire. C'est assez mystérieux. Mais nous entrons dans le domaine de la prémonition, de la fiction.

L'irrationnel entre de plus en plus dans vos textes.

Je ne dis pas irrationnel, je dis : imprévisible, baroque, intense. Je compose des danses contrastées, sur le modèle des Suites de Froberger dont Bach a pris à son tour le relais, ou des traités de Saint-Évremond. J'aime nourrir l'érudition, la réflexion, l'apophtegme, la sentence, la certitude, de ce qui est incertain, imprévisible, absurde à l'intérieur même de l'honnêteté intellectuelle. Alors que, dans les Petits traités, j'étais enfermé dans l'honnêteté intellectuelle.

Vous mettez le mensonge à l'épreuve de la vérité ?

C'est le contraire : je mets la vérité à l'épreuve du mensonge. En latin l'esprit se dit mens. Le fonctionnement mental se dit mentiri. Le mensonge massif, c'est l'âme.

Vous êtes donc un écrivain malhonnête ?

Parfaitement. L'esprit est inventeur de fantasmes, d'hallucinations, de folies. Ce qui fait défaut l'érige. Rêve et mensonge sont la même chose. C'est là où tout se crypte. L'important est d'accepter cette chose effarante : la liberté de notre esprit, qui passe son temps à mentir. D'où ce besoin que j'ai de défasciner, de dé-sidérer, de supprimer tout dieu, tout soleil, tout orient. Il faut cesser de mettre de l'ordre dans ce qui n'en a pas. C'est le fond, par exemple, de la pensée bouddhiste. Il faut déchirer le voile de la Mâyâ. La pensée apporte ses ersatz pour tromper le réel, la faim, la soif, le désir, le froid. Remarquez que cette prise de conscience ne se fait pas sans scrupule. Quand j'injecte du faux dans un livre, quand je pervertis un texte, je me sens coupable, mais il le faut, dans l'intérêt du texte. Dire la vérité, ne pas tricher, le petit garçon catholique, enfant de choeur et organiste que j'ai été, y aspire. Ce sont des vertus cardinales. Je les piétine avec un mélange de honte et d'allégresse.

Votre goût du fragment, de la rupture de ton, est votre marque de fabrique, votre sceau. Il est frappant dans Tous les matins du monde. La phrase complète est celle qui inaugure les Petits traités : « Tous les matins du monde sont sans retour. » Cette phrase revient, sous des formes différentes, dans la plupart de vos livres. Quel sens revêt-elle exactement pour vous ?

J'écris le matin. Comme les chats, je m'endors à la tombée de la nuit et, comme eux, je me lève très tôt, avant l'aurore, au creper, c'est-à-dire à l'heure de la « petite obscurité », entre rousseur et grisaille, à la pointe du jour dont l'équivalent nocturne est la « brune ». C'est à ce moment que M. de Sainte-Colombe improvise des airs pour retrouver en esprit son épouse défunte. Chaque aube pousse dans l'espace une nouvelle lumière. Ce sont mes instants de solitude infracassable, ceux où je me poste à l'affût du mystère de l'origine, comme le chat qui guette le rongeur encore endormi, ou les oiseaux qui commencent par tenter leur chant et qui esquissent, les ailes encore collées et frémissantes, la trajectoire de leur vol.

Vous écrivez : « Sans cesse le temps commencede commencer. »

Je rôde autour de cette énigme. Les matins sans retour signifient que le monde est une création permanente. C'est l'arrière-plan, si j'ose dire, scientifique de mes livres. J'ai une sorte de fraternité avec les physiciens. La physique moderne est très désorientante. Elle tend vers l'hypothèse que le surgissement, le big bang, ne cesse pas. Malheureusement, il est inégal, imprévisible, intermittent ! Mais il semble bien que l'univers ne cesse d'imploser. Tout explose. Tout se déforme. Tout tangue. Nous sommes en train de déjeuner sur une péniche qui tangue un peu, amarrée au bord de la Seine [quai de la Rapée]. Mais rien de narratif ni de chronologique. Il se produit dans le même temps, sous nos pieds, sous l'eau de la Seine qui coule vers Le Havre, au coeur de la Terre, en ce moment même, une éruption qui par chance ne cesse pas. La Terre tourne, prise dans son vertige. Le fond de l'Univers s'élance encore. Chaque aube, chaque matin - pas chaque nuit, pas chaque crépuscule, pas chaque passé - n'est occupé que de son surgissement. Il y a autant de naissances que de jours. Rien, jamais, ne se réitère, ne se répète. Il n'y a que dans l'histoire que les sociétés se répètent compulsivement, capitalistiquement, dans l'horreur. Croyez-moi, le cours de nos vies, de la nature, de l'essentiel, est plus décousu que nous ne le croyons.

L'ordre est cependant le garant de la société...

Où avez-vous vu que les cités étaient bien organisées, les nations bien conçues, le statu quo réjouissant ? Ce n'est pas l'ordre qu'aiment les hommes, c'est la guerre. Que sommes-nous allés faire en Afghanistan ?

Vous rôdez autour de la guerre, du chaos. Donc, de la mort.

Sans répit, mais sans dépit. Il ne faut pas craindre la mort. Dans La Barque silencieuse, j'évoque un de mes oncles qui revenait de Dachau. Il me disait qu'il n'avait jamais connu l'angoisse dans laquelle il me voyait sombrer enfant. Il faut peut-être approcher de la mort pour cesser de la craindre. Ne pas hésiter à tomber en elle, si elle est plus bienveillante que l'heure qui va suivre. À cet égard, je ne considère pas le suicide comme une aberration. Ce n'est pas l'oeuvre d'un fou mais le résultat d'une ascèse. La mort peut être une compagnie intense, fidèle, profonde, pas du tout oppressante.

Reste à occuper la seconde qui arrive et est « sans retour ».Le plaisir selon Épicure vous paraît-il un bon passe-temps ?

Je suis épicurien à 99 %. Épicure est le premier à avoir dit : « Je préfère penser par moi-même que de penser par la Grèce. » Il a opéré une étonnante rupture par rapport à la cité, comme Héraclite renonçant à la royauté, quittant Éphèse, allant dans la montagne. Épicure a eu l'audace d'introduire un fragment de l'ancienne nature, un jardin, à l'intérieur des murs de la cité. Ce que je tente de faire, en écrivant, est à la fois orgueilleux et très précis. Je veux penser par moi. Je ne veux penser que de façon non générique, non générale. Ni pour la nation, ni pour Dieu, ni pour la France, ni pour la langue. Je pense pour le bord de rivière où je suis né, qui s'appelait l'Iton, au Havre en ruine, après la guerre.

Votre nom serait dérivé de Coignard, celui qui cogne.

C'est plutôt celui qui a la guigne, la malchance. Ce n'est peut-être pas un hasard si j'ai élu mon « abri si tranquille sous une lumière si pure », pour en revenir à Épicure, à Sens, au bord de l'Yonne, où furent persécutés les jansénistes. Entre Le Havre dévasté par la Seconde Guerre et Sens persécuté par le Roi-Soleil, je suis gâté. Mais, à défaut d'avoir besoin d'amarres, je suis obligé de partir de ces chaînes-là.

D'où votre exigence de secret, d'écart, de repli ?

J'ai lu beaucoup de livres de philosophes, de psychologues, de moralistes, imposant la sincérité, l'authenticité, le tout-dire jusqu'à l'indécence. J'y inclus Freud. Je préfère Melanie Klein ou Donald Winnicott, parce qu'ils disent : « Attention, la seule chose qu'il faille préserver, dans l'analyse, dans la vie, ce n'est pas un sujet, ce n'est pas un héros, ce n'est pas quelqu'un qui se connaîtrait ou qui se découvrirait, c'est un noyau incommunicable. » Il y a un point au-delà duquel la domestication ne peut plus se faire. Cette position de repli absolu ne doit jamais être mise en situation de vulnérabilité. Il faut être absolument le plus secret des hommes. Il faut mourir dans cet étrange endroit invisible, dans le plus grand secret, comme les chats.

Un de vos livres s'intitule déjà Le Voeu de silence.

Où je recommande, précisément, de ne révéler son secret à personne, pas même au langage. Il ne faut même pas songer à soi. Le coeur de soi ne doit être découvert à aucun prix. Le salut est dans la méfiance, dans l'intervalle mort de l'absence. Il faut craindre les hommes, qui dévorent tout. Manger c'est toujours manger de la mort. Ce que nous venons de manger [une tranche de foie de veau] dieu merci est mort. Il vaut mieux brandir la lance d'or de Shiva, l'homme-cerf, perpétuellement ithyphallique, que d'aller se donner aux mille femmes des sages de la forêt des résineux. C'est le désir à l'état pur, solitaire, continu, que professe le dieu à la tête toujours échevelée de désir et toujours couverte des cendres crématoires. Être épicurien, c'est s'opposer à la mollesse repue de l'hédonisme. Je veux me désarçonner le cerveau pour ne pas tomber dans l'idée générale. Le vrai dessein n'est pas d'accéder à une improbable vérité, mais de brûler plus près de la lumière.

Combien de milliards de neurones avez-vous grillés en écrivant ce livre ?

En grec, le neurone désigne la corde de l'arc qui, une fois tendue, lance les flèches. Nous sommes des archers qui possédons beaucoup de cordes à nos arcs. Reste à trouver la cible.

Il faut tout de même bien être dans la cité, non ?

Non, il ne faut pas l'être. Il se trouve que nous y sommes. C'est là où je me démarque d'Épicure. Je lui laisse son anthropomorphisme, comme je laisse à Heidegger sa honteuse conviction que l'homme est le gardien de l'être. Comment peut-on une seconde considérer l'homme comme référent quand on voit une mer agitée par une tempête ? L'humanisme, l'idée d'un ordre du langage primant sur l'ordre de la nature, d'une conscience plus vaste que le ciel, ce sont des choses que je n'ai jamais pu saisir.

Vous vous êtes éloigné de la société en démissionnant il y a dix-huit ans de vos fonctions de secrétaire général des éditions Gallimard et de président du festival de musique et d'opéra baroque du château de Versailles. Vous avez renoncé aux mondanités pour vous consacrer à l'étude et à l'écriture de vos ouvrages, qui constituent une sorte d'entreprise poétique de démolition sociale. Pensez-vous, ressentez-vous qu'écrire arrête le temps ? Mais, si on tord le cou à la temporalité, on ne sait plus où on en est !

Ce n'est pas nouveau ! Et bien sûr, profondément, on ne sait pas où on en est ! Le centre des Désarçonnés, c'est la fuite en tous sens, la fuite faite sainte, la fuite faite cerf. J'ai mis longtemps à comprendre qu'il y a deux sortes de gens : ceux qui cherchent à s'intégrer, à se reproduire, et que la société porte en gloire, et ceux qui s'isolent, qui opèrent un mouvement de retrait, et dont on se méfie. Les premiers reprochent aux seconds de s'isoler. Mais il n'y a aucune honte à dire adieu ! C'est même ce qui fait l'essentiel des plus belles religions. Il n'y a pas à refréner cette envie ni à en concevoir de la crainte. Pour moi, ce fut un long chemin. Comme j'ai eu du mal à m'en aller ! À me dire : je ne suis pas malade, je ne suis pas schizophrène, je ne suis pas si anomique que cela, je ne vais pas mourir sur le bas-côté. Ni la folie ni la prière ne sont au bout de cette rupture. Bien sûr, la liberté a un prix. Je me suis privé de substantiels revenus en abandonnant les rôles que je jouais. J'ai renoncé à beaucoup de relations, d'alliances, de pactes. Mais j'en ai retiré beaucoup de joie. Quel vide sidéral, astral, autour de chaque heure !

Quand j'ai failli mourir, j'ai eu envie d'écrire des livres très courts, maîtrisables. J'ai conçu Terrasse à Rome, Villa Amalia, Boutès, d'autres. Étrangement, parallèlement, j'ai imaginé ce « Dernier royaume ». Je l'ai vu comme quelque chose d'inachevable. Il fallait à tout prix que j'argumente cette désinsertion qui me poursuit depuis le plus jeune âge, que j'explique pourquoi la vie sociale, politique, prétendue réelle, dialoguante, oppositive, est parfaitement dénuée de dignité. Il me fallait faire cet effort-là : dire que la vie peut être secrète. Maintenant que j'ai constitué ce royaume, le seul où respirer soit encore possible, je peux multiplier ma formule à l'infini.

Vous mourrez dedans ?

Je m'y noierai. C'est ma mer Tyrrhénienne.

À lire

Les Désarçonnés, Pascal Quignard, éd. Grasset, 338 p., 20 euros.

Repères

1948. Naissance à Verneuil-sur-Avre dans l'Eure, dans une famille d'enseignants.

1966. Études à Nanterre où il suit les cours de Paul Ricoeur et d'Emmanuel Levinas qui devait être son directeur de thèse en philosophie.

1968. Sensible aux révoltes de 68, il abandonne sa thèse.

1969. Son premier livre, L'Être du balbutiement, est consacré à Sacher-Masoch. Il devient lecteur chez Gallimard.

1981. Premier tome des Petits traités, qui en compteront huit en 1990.

1990. Secrétaire général du service littéraire chez Gallimard, il fonde la même année le festival d'opéra et de théâtre baroque de Versailles qu'il dirige jusqu'en 1994. Il enseigne aussi à l'université de Vincennes et à l'École pratique des hautes études en sciences sociales.

1991. Tous les matins du monde est adapté au cinéma par Alain Corneau.

1994. Le Sexe et l'Effroi. Il renonce à toutes ses fonctions pour se consacrer exclusivement à l'écriture.

2000. Terrasse à Rome, grand prix du roman de l'Académie française.

2002. Prix Goncourt pour Les Ombres errantes, qui inaugure « Dernier royaume ».

2006. Villa Amalia.

2012. Les Désarçonnés .

L'essentiel des livres de Pascal Quignard est réédité chez Folio.