Ce que l'on sait d'elle

Ce que l'on sait d'elle

De la domesticité à l'infanticide...

La domesticité n'a pas disparu avec l'Ancien Régime : elle a évolué, conformément à la théorie darwinienne, et ses descendants sont aujourd'hui la femme de ménage et la nounou. Cette évolution se traduit dans le langage : quand les majordomes d'autrefois « faisaient partie de la maison », voire « des meubles », les nounous contemporaines, comme celle du roman de Leïla Slimani, font « partie de la famille ». C'est gentil, mais l'essentiel demeure : comme son ancêtre, l'archaïque « nourrice », la nounou moderne demeure le trait d'union entre deux mondes. Celui où elle travaille, censément assez privilégié pour s'offrir ses services, et celui où elle vit, supposément assez désargenté pour la pousser dans cette condition. Le hiatus entre ces mondes peut être un abîme, et le lecteur de cette Chanson douce le sait dès le premier chapitre, précipité qu'il est dans un appartement où la nounou a poignardé les enfants. Nous voilà à l'orée d'un de ces thrillers analeptiques : ceux où l'on vous présente un crime avant de remonter le temps pour décrire le chemin du criminel jusqu'à son forfait.

Retour rapide : Paul et Myriam embauchent donc une nounou - et Leïla Slimani en tire mille notations balzaciennes. Si la jeune romancière cède parfois aux clichés (sa mère éplorée pousse un hurlement « de fauve »), elle a l'oeil pour repérer les signes d'appartenance sociologiques. Myriam est une juriste de culture musulmane qui ne travaille pas pour cause de maternité. Son mari, Paul, produit de la musique. Leur appartement n'est pas grand mais parisien : ils forment donc un « couple mixte » très « bourgeois bohème ». Et, comme tous parents, ils veulent le meilleur pour leurs enfants. Après une vaste audition (qui en dit plus long sur eux que sur les recalées) ils recrutent Louise, qui, sous son apparente perfection, ne se laisse pas cerner facilement. Il faut tout un roman pour approcher la vérité cachée sous ses cheveux blonds, son visage de poupée, ses cols Claudine. Tout un roman où chaque touche ajoutée au portrait de Louise est un nouveau pavé sur le chemin du meurtre annoncé.

Cela commence donc dans l'idéal. « Ma nounou est une fée », dit la petite Mila. Et même une fée du logis : « Avec elle, plus rien ne s'accumule. » Imitant le naturel du bernard-l'ermite empruntant une coquille, Louise se glisse dans les interstices, les failles du foyer. Embauchée pour s'occuper des enfants, elle nettoie l'appartement, cuisine pour les dîners du couple... Pourquoi tant de zèle ? Un premier chapitre montrant Louise seule dans son studio laisse entrevoir une existence d'un vide abyssal. Mais Leïla Slimani a l'art d'abattre ses cartes (et ses personnages) dans l'ordre. Et celui d'installer l'ambiguïté. Que signifient ces étranges parties de cache-cache où Louise se dissimule jusqu'à ce que les enfants pleurent ? Ces contes cruels où le héros n'est pas récompensé ?

En même temps qu'elle complète le portrait de Louise en nounou inquiétante, la romancière établit la chronique des attentions de ses employeurs culpabilisés. Paul et Myriam convient Louise à un de leurs dîners, mais celle-ci peine à décrocher un mot et file en cuisine. Paul et Myriam emmènent Louise en Grèce, mais celle-ci ne sait pas nager. Au lieu de les rapprocher, chaque témoignage de sympathie des employeurs à l'employée souligne ce qui les sépare. Or le lecteur sait combien ce gouffre est profond : il a suivi Leïla Slimani dans ses retours sur le passé de Louise. Il a lu des phrases telles que : « S'ils n'étaient pas sans cesse à geindre, à réclamer de la tendresse, Paul et Myriam pourraient aller de l'avant et faire à Louise un enfant. » C'est par ces tournures dérangeantes, miroirs d'un esprit dérangé, que l'auteur réussit son tour de force : faire comprendre comment une nounou surinvestie en vient à tuer deux enfants, tout en laissant à la meurtrière une part de son irréductible mystère.

À lire

Chanson douce, Leïla Slimani, éd. Gallimard, 240 p., 18 euros