Prix Médicis: Ivan Jablonka récompensé pour «Laëtitia»

Prix Médicis: Ivan Jablonka récompensé pour «Laëtitia»

L'année précédente, la lauréate du prix était Nathalie Azoulai pour son romanTitus n’aimait pas Bérénice (P.O.L.)

Le Prix Médicis 2016, censé couronner un roman, a été attribué à Ivan Jablonka pour Laëtitia ou la fin des hommes. Dans ce récit-enquête paru au Seuil, l’historien revient sur un fait divers devenu une affaire d’État. Laëtitia Perrais, 18 ans, avait été violée, assassinée et démembrée, près de Pornic (Loire-Atlantique) en 2011. Son corps n’avait été retrouvé que des semaines après.

Pour mener à bien son enquête, selon son éditeur, Ivan Jablonka a rencontré les proches de la jeune fille et les acteurs de l’enquête, avant d’assister au procès du meurtrier en 2015. Il a étudié le fait divers comme un objet d’histoire, et la vie de Laëtitia comme un fait social. 

Dans notre numéro d'octobre, Jean-Claude Perrier avait consacré une critique à ce livre: 

« Révélé au grand public en 2012 avec Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus (Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », collection qu'il codirige désormais avec Maurice Olender), où il tentait de faire revivre les siens, victimes de la Shoah, par le miracle de la littérature, Ivan Jablonka, universitaire, se situe désormais, en tant qu'écrivain, au carrefour entre l'histoire, les sciences sociales. Le roman. Laëtitia, son nouvel opus, est l'exemple magistral de ce cross-over.

Tout part de ce qu'on nomme communément un « fait divers », sordide et monstrueux, forcément. Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, une jeune fille, Laëtitia Perrais, disparaît à quelques dizaines de mètres de chez sa famille d'accueil, les Patron, dans un village non loin de Pornic. Elle avait 18 ans, et, en dépit d'une enfance massacrée (un père alcoolique, violent, qui a fait de la prison, une mère dépressive et dépassée), elle avait un CAP, un travail dans un hôtel-restaurant à quelques kilomètres, et elle semblait, enfin, prête à mener une vie meilleure, indépendante. Comme sa jumelle, Jessica, dont elle était très proche. Les soupçons se portent rapidement sur un certain Tony Meilhon, un SDF du coin, plus ou moins ferrailleur, voleur, violeur, drogué, multirécidiviste et taulard depuis l'âge de 17 ans. Il en a plus de 30. Les enquêteurs, qui, souligne Ivan Jablonka, ont fourni un travail exemplaire, tout comme le juge d'instruction, retrouvent chez lui, au Cassepot, des indices accablants, dans sa bicoque comme dans sa voiture (volée). Des témoins l'ont vu, la journée du crime, en compagnie de Laëtitia, à plusieurs reprises. Et, durant la nuit, sa 106 a été aperçue plusieurs fois. Mais, sans corps, impossible de rien prouver. D'autant que Tony Meilhon, en garde à vue, joue les bravaches et les provocateurs et refuse de parler. Il faudra attendre le 1er février pour qu'une partie du cadavre de la victime soit retrouvée dans un étang proche, et jusqu'au 9 avril pour le reste. Tony Meilhon finira par avouer, livrer sa version édulcorée des faits et écoper de la prison à perpétuité, avec vingt-deux ans incompressibles. L'affaire, devenue d'État, aura tenu la une des médias durant six semaines. Notamment parce que Nicolas Sarkozy, alors président de la République, l'a instrumentalisée à des fins politiciennes, dès le 25 janvier, déclenchant, fait rare, une mobilisation sans pareille des magistrats qu'il avait mis en cause.

Cinq ans après, Ivan Jablonka a mené sur cette affaire une « enquête criminelle » d'une exceptionnelle minutie, rencontrant tous les acteurs majeurs, mais aussi une « enquête de vie » en totale empathie avec la victime, sa soeur, ses proches. « Laëtitia, c'est moi », écrit-il à un moment, même si son travail est plus proche de Zola que de Flaubert. Ce drame a touché sa sensibilité personnelle, lui a rappelé d'autres crimes perpétrés par des monstres. Ce faisant, dans de belles pages, il sort de sa position d'intellectuel, d'historien, laisse parler son coeur. Au point d'entendre « résonner en [lui] » un SMS de Laëtitia, « tro kiffan le soleil », « comme du René Char ». »

Découvrez notre numéro spécial Verlaine Rimbaud, en kiosque le 20 octobre