Richard Adams, le coup du lapin

Richard Adams, le coup du lapin

Les garennes parlent, pensent, luttent pour leur survie. Un monde à hauteur de fourrés.

C'est l'argument massue de l'éditeur, et l'on aurait mauvaise grâce de faire les blasés tant réside là une bizarrerie : parmi les livres les plus vendus dans le monde, il en est un qui est resté plus que subliminal en France, quasi inconnu. Publié en 1972 en Grande-Bretagne, Watership Down a depuis été traduit en vingt-cinq langues et s'est vendu à quelque 50 millions d'exemplaires - autant que la trilogie Millenium. Le livre a bien été traduit en français (chez Flammarion), mais en est resté à des ventes dérisoires. Dominique Bordes, éditeur-artisan caché derrière le label de Monsieur Toussaint Louverture, a fait des pieds et des mains pour racheter les droits à Flammarion, totalement réviser la traduction et redonner une chance au best-seller mystère.

Pourquoi un tel rendez-vous manqué ? La France, d'abord, s'est rarement montrée clairvoyante devant les textes ambitionnant d'être lus aussi bien par des jeunes lecteurs que par des adultes. La genèse de Watership Down rappelle celle d'Alice au pays des merveilles : Richard Adams a d'abord imaginé, au jour le jour, une histoire pour divertir ses filles - qui finalement le presseront de la coucher sur le papier. Il est alors haut fonctionnaire au ministère britannique de l'Agriculture et, si grand lecteur soit-il, n'a jamais eu jusqu'alors - dit-il - d'ambition littéraire : « J'avais 52 ans quand j'ai découvert que je savais écrire. J'aurais aimé le savoir avant. » Et d'ajouter cette curieuse remarque, faussement simplette : « Je n'ai jamais pensé que j'étais un écrivain avant que d'en devenir un. »

Le plus gros handicap de Watership Down, pour faire son trou en France, a sans doute résidé ailleurs : c'est un roman animalier. Pour le coup, et malgré La Fontaine, notre vieux fond cartésien nous rend terriblement obtus en la matière. Richard Adams a, qui plus est, élu une espèce ne se distinguant pas par une grande aura mythologique, en dehors des cartoons : ce sont des lapins. Bien des lecteurs potentiels ont pu en rester là, se voyant mal se passionner pour un civet de Bisounours à grandes oreilles. Ils se trompaient lourdement. Les protagonistes de Watership Down ne sont pas des peluches gagas, mais des bêtes tour à tour aux aguets et impitoyables. Nous suivons donc une poignée de lapins ayant décidé de quitter leur groupe d'origine : l'un d'entre eux, maladif et tourmenté, a le pressentiment - qui se révélera justifié - d'une imminente dévastation. N'étant pas parvenus à en convaincre le maître de la garenne, les francs-tireurs décident de mettre les bouts pour tenter de trouver une terre d'adoption et y fonder leur communauté. Un petit coin de campagne anglaise, pour peu qu'on accepte de lire à hauteur de fourrés et de racines, devient ainsi le théâtre d'un exode - toujours susceptible d'accents bibliques.

L'équipée hasardeuse accusera les caractères de chacun, à travers des épreuves pénibles, sinon traumatisantes. Comptant parmi les prédateurs attendus (corneille, rats, chats et consorts), les humains s'apparentent à des ombres d'autant plus redoutables qu'abstraites. Pour les lapins nomades, les ennemis les plus dangereux seront toutefois leurs semblables croisés au hasard des chemins, capables des pires sournoiseries et attaques pour défendre leur pré carré. L'escouade menée par le vaillant lapin Hazel se frottera notamment aux lois de deux garennes totalitaires, l'une sur le mode du Meilleur des mondes (une bienveillance apparente fondée sur une terrible omerta), l'autre se calant plutôt sur 1984 (un immense terrier quadrillé par les sbires d'un tyran balafré et quasi cannibale).

Il serait réducteur de s'en tenir à la piste allégorique, à faire du livre un clapier de fables politiques ou de contes moraux. Watership Down ne transpose pas mais superpose : toute sa force tient dans la conjugaison du réalisme et du merveilleux. Réalisme : nous restons bien dans le monde d'ici-bas, très bas ; les moeurs et les contraintes les plus triviales des lapins sont éventuellement euphémisées mais jamais oubliées - y compris leur logistique procréatrice. Qu'est-ce que survivre sur cette terre ? C'est la question essentielle. Sous les arceaux d'une narration faussement classique, une vie nue bataille et résiste convulsivement. Dès lors que cette donnée reste à l'esprit, le merveilleux est possible, mais il ne s'agit pas d'imaginer des interventions surnaturelles, des lapins volants ou fluorescents. Ils sont simplement pensants et parlants, et cela suffit amplement. C'est même la conviction fondamentale de Richards Adams : un monde ahurissant réside dans chaque espèce animale de ce monde pour peu qu'on tente de se le figurer. Tout prend de curieuses proportions dès lors qu'on accepte de cheminer, par exemple, avec des lapins, et non au-dessus d'eux.

Quand bien même les animaux parlent, il nous est régulièrement rappelé que nous lisons une retranscription approximative de leurs propos, que nous ne pouvons en saisir toutes les nuances : des notions intraduisibles demeurent au milieu des dialogues, comme des pierres que des notes de bas de page tentent de fendre - sachez ainsi que vilou est un terme générique regroupant les prédateurs des lapins ou que farfaler signifie remonter à la surface pour se nourrir. Quelques récits proprement merveilleux s'insèrent tout de même dans la narration : ce sont des épisodes mythologiques racontés par le conteur de la bande. Ils ont pour héros Shraavilshâ, le « Prince aux Mille Ennemis » - le Gilgamesh des lapins -, dont la témérité exaspère et amuse tout à la fois le dieu créateur Krik, ce qui aura des conséquences pour ses descendants (et notamment leur derrière).

En tressant ainsi procédés du merveilleux et contraintes de la réalité animale, Watership Down s'inscrit dans un registre singulier - quelque chose comme une naïveté suffocante ou une horreur calfeutrée. C'est précisément la force des grands textes lisibles à tous âges : de David Copperfield au Seigneur des anneaux, ils se vouent essentiellement à l'enfance perdue, dès lors qu'elle est brutalement confrontée à l'atrocité. Ce qui est alors irrémédiablement flétri (mais dont le fantôme demeure), c'est à la fois l'innocence des personnages et celle de l'écriture. La tristesse est à double détente, puisqu'elle tient au drame raconté et au fait qu'on ne peut plus « innocemment » le rapporter, comme les conteurs d'antan.

À la fois doux et dur, le livre est à l'image des lapins bataillant pour leur survie, de leur fourrure ensanglantée, de leur museau duveteux révélant des dents prêtes à amocher. Sans doute est-ce pour cela que Richard Adams a choisi cette espèce-là : a priori mignonnettes et vulnérables, les boules de poils se révèlent à sang froid - y compris d'ailleurs lorsqu'elles vaquent tranquillement dans leurs terriers. Ainsi que le précise le narrateur dans l'un de ses apartés, « les lapins, s'ils forment beaucoup plus souvent qu'on ne pense des attachements avec certains compagnons, ignorent les notions de protection, de fidélité ou d'amour ». Parfaitement hagards et lucides, innocents et sans merci. Au moins ne se racontent-ils pas d'histoires, eux.