Un couple scandaleux

Un couple scandaleux

Il est des substances qui, conservées séparément, ne s'enflamment pas, même si elles sont inflammables ou corrosives. Les rapprocher peut toutefois produire une déflagration qui éclaire violemment le paysage alentour. C'est aussi le cas des oeuvres de Verlaine et de Rimbaud qui, séparément, ne produisent pas le même effet que côte à côte. À n'écouter que la « Melancholia » du premier, évoquant des « Paysages tristes » ou chantant des « Ariettes oubliées », on se laisse facilement bercer par ses mélodies monotones. De l'autre côté, la furieuse révolte de l'éternel adolescent qui a traversé le champ littéraire comme un éclair, avant de lui dire un « Adieu » définitif après une dernière « Matinée d'ivresse », semble à mille lieues de « l'extase langoureuse » du « pauvre Lélian ».

Pourtant, les lisant côte à côte, dans un même volume, on ne peut qu'être frappé par tout ce qui les rapproche. Et d'abord sur le plan personnel. Verlaine et Rimbaud, bravant les interdits de l'époque, ont nourri une vraie passion l'un pour l'autre, qui a changé leur vie, les a affranchis de toute contrainte. « Avec moi seul tu peux être libre [...] resonge à ce que tu étais avant de me connaître », écrit Rimbaud à Verlaine, au lendemain du départ précipité de celui-ci de Londres et quelques jours avant de subir les coups de feu de son amant à Bruxelles. Cette violence, elle transpire non seulement dans leurs lettres, mais aussi dans leurs oeuvres. « Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer. » Les « Délires » de la « Vierge folle » et de « l'époux infernal » dans Une saison en enfer sont aussi la traduction d'une expérience, celle de l'exploration du corps.

Violence de vies déchirées par la passion, mais aussi par l'histoire. La débâcle et la Commune ont durablement infléchi leurs parcours et laissé des traces dans leurs oeuvres plus que l'on pense habituellement. Parmi les raisons de leur départ en Belgique et en Angleterre, il y a bien l'écrasement des insurgés. Et, à Bruxelles et à Londres, ils fraient avec d'anciens communards. L'un et l'autre refusent d'oublier « la défaite sans avenir » et condamnent la « résignation de punaise ».

Violence enfin du langage poétique de ces deux héritiers de Baudelaire, lui aussi condamné pour outrage à la morale publique et aux bonnes moeurs. Nous étions habitués à celle de Rimbaud. Mais Verlaine, malgré une « Sagesse » retrouvée, ne cesse de faire du vers un lieu de recherche et d'expérience. Et il restera fidèle à Rimbaud au-delà du départ de celui-ci et de sa mort en se faisant son éditeur. L'imprégnation des deux oeuvres éclate enfin au grand jour.

À LIRE

Œuvres poétiques croisées, ARTHUR RIMBAUD, PAUL VERLAINE, Solenn Dupas, Yann Frémy et Henri Scepi (dir.), éd. Gallimard, « Quarto » (à paraître fin novembre).