Une poignée de gens

Une poignée de gens

Au fil de ses livres, et particulièrement depuis Hymnes à l'amour éd. Gallimard, 1996, Anne Wiazemsky, issue d'une grande famille russe exilée en 1917, conduit l'exploration de sa mémoire familiale en gardant une distance et une pudeur qui renforcent l'effet de l'émotion. Son écriture travaillée dans le sens d'une apparente simplicité et d'une profonde délicatesse donne aux situations et aux époques tragiques une transparence, une limpidité à l'image du regard volontaire, incrédule et insouciant que le personnage principal d' Une poignée de gens , Nathalie Belgorodsky, porte sur les événements qui, de mai 1916 à août 1917, conduisent à la destruction de l'immense domaine de Baïgora, l'un des plus vastes et des plus modernes de Russie, et à la mort ou à la dispersion de ses habitants.

Ce roman, parfaitement exact quant à son contexte, n'a rien d'historique dans sa structure. C'est le récit, au présent, des petits riens l'inventaire des confitures, l'arrivée des taureaux achetés en Suisse, les baignades dans la rivière, qui font le quotidien d'une famille noble croyant encore que « la vitalité et l'insouciance des enfants est comme la promesse d'une Russie meilleure, enfin pacifiée » et invitant « sans distinction les enfants des voisins et des paysans à se joindre aux siens », en attendant la fin de la guerre avec l'Allemagne.

Adichka Belgorodsky, maî-tre de Baïgora, est le principal rédacteur du Livre des destins , chronique familiale transmise aux générations suivantes. Il y rend compte aussi bien de ses préoccupations liées au recrutement des soldats et des troubles qui agitent de plus en plus violemment le pays et le domaine, que de son amour pour Nathalie. Le jeune couple s'isole souvent dans leur passion commune pour la musique. Nathalie, malgré ses efforts pour remplir au mieux son rôle de maîtresse du domaine, se montre parfois mala-droite avec les paysans par insouciance plus que par mépris et elle s'absorbe dans la lecture de la Chartreuse de Parme et de la Princesse de Clèves .

Mais « il arrive que les romans d'amour ne disent pas toujours la vérité comme je le croyais enfant », notait Anne Wiazemsky dans son précédent livre et le décès subit de Vania, ami de la famille, résonne comme une première menace dans la calme succession des jours : « C'est après que nous avons commencé à avoir peur..., lit-on dans le Livre des destins , quand les morts se sont ajoutés aux morts... »

Igor, le frère d'Adichka est tué en essayant de raisonner des soldats rebelles, Micha, l'autre frère, rapporte des visions hallucinées du front, et Nathalie et Adichka, en tentant de faire face ensemble aux paysans révoltés de leur domaine, marchent vers leur destin.

Malgré la violence, la mort et le désespoir, ce roman baigne dans la même atmosphère lumineuse que les films de Nikita Milkhalkov, cette lumière d'or qui baigne la campagne russe et se reflète sur le bois blond des manoirs, de ces « maisons heureuses de l'enfance » que nul ne peut oublier, même si la révolution et la guerre en ont effacé toutes les traces sur le sol.