Les moralistes conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire.
Spinoza Ethique
Combien d’auteurs écrivent-ils avec le même appétit qu’ils goûtent aux joies de l’existence ? À l’heure où s’ouvrent de nombreux salons du livre consacrés à la littérature gourmande dont celui de Périgueux, organisé en partenariat avec Le Magazine Littéraire , et où les PUF publient un savoureux Dictionnaire du gastronome, nous avons voulu célébrer les noces entre plaisirs du texte et de la bonne chère.
Les mots à la bouche: quatre documents audiovisuels exceptionnels tirés des archives de l’INA
En ces temps-là, une élection à l’Académie française était saluée par un banquet. Celui du romancier Pierre Benoit, le 27 juillet 1931 dans la cité lotoise de Saint-Céré, fut mémorable à plus d’un titre. L’auteur du Déjeuner de Sousceyrac réussit la prouesse de réunir dans la patrie de la truffe et du canard gras sept cents convives parmi lesquels une soupière de personnalités du monde littéraire parisien ainsi qu’une potée de ministres. Au terme de ce festin, quelque peu enivré, l’heureux élu demanda à une serveuse accorte de se dévêtir. La dame s’exécuta, intégralement.Est-ce cet effeuillage, ou la douche au champagne qui lui fut administrée par l’écrivain et l’un de ses amis, Anatole de Monzie, par ailleurs ministre de l’Éducation nationale, qui choqua au Quai Conti ? Visiblement trop pétillant, l’événement faillit en tous les cas coûter son fauteuil d’immortel à Pierre Benoit : il fut tenu de différer sa réception sous la coupole d’une bonne année... De cet auteur trop peu lu, on a pu dire qu’il écrivait avec le même appétit qu’il goûtait aux plaisirs de l’existence. Il est loin d’être une exception, comme le rappellera la dixième édition du Salon du livre gourmand de Périgueux, dont Le Magazine Littéraire est partenaire. L’occasion pour nous de célébrer l’harmonie entre plaisirs du texte et de la bonne chère. Noces scellées de longue date, aussi bien par Balzac, Zola, Flaubert, illustres ventres de Paris, que par Dumas père, auteur d’un gargantuesque dictionnaire de la cuisine, ou Proust, qui voulait que son style soit aussi solide que la gelée de Françoise, sa cuisinière. Colette, grande prêtresse des fourneaux, a bien compris combien l’éveil d’un corps passe par les jouissances de la table. Car écrire la gourmandise, c’est puiser à la source même du plaisir, littéralement l’incarner. « Je place l’une de mes plus grandes voluptés dans ce léger vice, et j’imagine que, sans les excès de celui-là, on ne jouit jamais bien des autres », explique la Juliette de Sade à propos de sa gloutonnerie (lire l’article sur les libertins par Chantal Thomas). Dans l’interview qu’il nous accorde, petit précis de « gastrosophie », Michel Onfray l’affirme : « La façon de se nourrir ramasse la façon d’être, de se comporter. »
Dent dure et palais fin, Joseph Delteil, auteur de La Cuisine paléolithique, suivait à la lettre, et sans excessive frugalité, ce précepte. À la vie comme à la table, il était revenu de toute sophistication culinaire, défenseur d’un terroir qui s’invite aujourd’hui encore dans les assiettes des jurés Goncourt. Un hédonisme écologique avant l’heure, comme le suggère Évelyne Bloch-Dano, auteur de La Fabuleuse Histoire des légumes (Grasset). Le dossier qu’elle coordonne pour nous avec Sandrine Fillipetti invite aussi à une relecture de l’oeuvre de Rabelais. Mireille Huchon y charcute le ripailleur pour révéler en cet humaniste un diététicien hors pair. Quel régime pour le roman contemporain ? Ses auteurs outre-Atlantique font piètre bombance, répond Brice Matthieussent. C’est pourtant une Américaine que François Simon, un des meilleurs critiques gastronomiques français, a choisi d’élever à la tête de sa brigade littéraire, Mary Frances Kennedy Fisher. Car, pour l’auteur méconnue de La Biographie sentimentale de l’huître, la gourmandise représentait la meilleure façon d’être au monde et de le savourer.