Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Ancien éditeur de Roland Barthes aux éditions du Seuil, François Wahl s’est récemment indigné des dernières publications posthumes de l’auteur de Mythologies : Carnets du Voyage en Chine (éd. C. Bourgois) et Journal de Deuil (éd. du Seuil). Selon François Wahl, « Barthes aurait été scandalisé par ces publications (1)», d’une part parce qu’« il tenait à ce que ne soit montré que ce qui est véritablement écrit » ; d’autre part parce que « le registre de l’intime n’était en aucun cas, pour lui, destiné à la publication ». Le Magazine littéraire, qui, dans son numéro de janvier, propose des extraits des deux oeuvres incriminées, se déclare solidaire de leurs éditeurs. D’abord parce qu’en l’absence de consignes écrites laissées par Barthes, il apparaît légitime de s’en remettre à son ayant droit, son frère Michel Salzedo. Ensuite parce que l’intérêt de ces textes justifie à lui seul leur publication. Aussi avons-nous décidé de laisser Olivier Corpet, directeur de l’Imec, et Bernard Comment, des éditions du Seuil, répondre à François Wahl.
« Je trouve cette polémique particulièrement désagréable vis-à-vis de Michel Salzedo, frère et ayant droit de Roland Barthes, répond Olivier Corpet, directeur de l’IMEC, qui a oeuvré à la publication des Carnets du Voyage en Chine. Elle me peine car j’ai de l’estime pour Wahl. Il se plaint de n’avoir été informé que tardivement de cette publication, mais jamais il n’a été l’exécuteur testamentaire de Barthes. Il y a un ayant droit, pour moi, cela arrête la discussion. L’argument de l’intimité me fait sourire : où commence-t-elle, cette intimité ? En outre, il fait parler un mort, ce que je trouve très inélégant vis-à-vis de son frère »
« Faire parler les morts est un procédé dangereux, ceux qui y recourent sont souvent du mauvais côté », renchérit Bernard Comment. François Wahl assure que « Barthes l’avait chargé d’empêcher tout dérapage des publications après sa mort. » Il s’érige en témoin, mais, pour reprendre Paul Celan, « Qui témoigne pour le témoin ? ». De surcroît, s’exprimer sur le mode de « Roland m’a dit » est une attitude très peu barthésienne. François Wahl semble préférer que rien ne sorte, et priver les lecteurs de ce texte important qu’est Journal de deuil, lequel décrit la genèse de La chambre claire, où se rejoignent un sujet de commande – sur la photographie- et le désir intime d’écrire sur sa mère. Journal de Deuil est un texte qui porte autant sur la tension entre le deuil singulier de l’auteur et la parole sociale ritualisée que l’on adresse à l’endeuillé en pareil cas. Par ailleurs, Wahl a pris un choix éditorial audacieux et discutable (que je soutiens) en publiant Incidents, qui apporte un éclairage sur l’homosexualité de Barthes, sept ans après la mort de ce dernier. Il a aussi effectué des regroupements thématiques de textes – ce que Barthes évitait, mais qui pouvait se justifier. Il s’est par ailleurs opposé aux publications de ses cours au Collège de France, en affirmant qu’il s’agissait d’une parole orale. Or, il savait très bien que ces cours avaient été écrits jusque dans leurs digressions. Je pense qu’il est improbable de contester à Michel Salzedo le sérieux et la légitimité dans le traitement posthume de l’oeuvre de Roland Barthes. »
Propos recueillis par Alexis Brocas
(1) Les déclarations de François Wahl sont consultables sur le site Bibliobs, tenu par nos confrères du Nouvel Observateur.