Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
2666, chef-d’oeuvre posthume de l’écrivain chilien Robert Bolaño, rassemble les thèmes de prédilection : Le Mal, l’errance, les désordres de l’Histoire, le naufrage des utopies...
Lorsque Roberto Bolaño mourut à Barcelone en 2003, à l’âge de 50 ans, il était considéré comme l’un des plus grands écrivains latino-américains contemporains, tranchant avec le réalisme magique et la vogue du « Boom » incarnée par un Gabriel García Márquez ou un Mario Vargas Llosa. Son chef-d’oeuvre posthume, 2666, est un monumental roman inachevé qui rassemble ses thèmes de prédilection : l’art face au Mal, l’errance choisie ou subie, les désordres de l’Histoire et le naufrage des utopies, la séparation plus que ténue entre l’imaginaire et le réel. L’ouvrage se déroule là où s’achevaient Les Détectives sauvages, somme de neuf cents pages sur les aventures de deux poètes membres du « réalisme viscéral » (!) : dans le désert de Sonora. Et il reprend, en les amplifiant, des motifs familiers : la recherche d’un écrivain mystérieusement disparu (Les Détectives sauvages, Étoile distante), des auteurs fictifs (La Littérature nazie en Amérique), un serial killer de femmes (Étoile distante), un littérateur confronté à l’abomination (Nocturne du Chili, Amuleto). Toutes les hantises et les obsessions de Roberto Bolaño se voient ici développées et étirées jusqu’à former les colonnes vertébrales des cinq parties de 2666, qui sont autant de romans dans le roman : « La partie des critiques », « La partie d’Amalfatino », « La partie de Fate », « La partie des crimes » et « La partie d’Archimboldi".
L’auteur de Putains meurtrières avait prévu de faire paraître chaque section séparément, mais l’éditeur et ses proches ont décidé de les publier en une fois afin de préserver la cohérence d’un livre inclassable. Ouvre essentiellement ouverte, s’apparentant à un gigantesque jeu de piste dont il n’est pas sûr que toutes aboutissent, 2666 évolue entre deux pôles : d’une part un homme, Archimboldi, écrivain allemand mythique que traquent activement quatre spécialistes de son oeuvre. D’autre part un lieu, Santa Teresa, Mexique, théâtre de meurtres atroces, la ville rejetant ici et là les corps de centaines de femmes dont « La partie des crimes » fournit un descriptif maniaquement détaillé. D’une partie à l’autre, on retrouve des personnages et des thèmes mais Roberto Bolaño a moins travaillé à rassembler qu’à confronter des univers : une Europe préservée versus une Amérique latine corrompue dans tous les sens du terme, le monde des colloques et des critiques universitaires versus le quotidien d’un journaliste afro-américain, l’embourbement de la police mexicaine aujourd’hui versus les tribulations d’un Archimboldi durant la Seconde Guerre mondiale.
Les genres aussi s’entrechoquent : Roberto Bolaño emprunte au vaudeville et au campus novel, au roman noir et à la pulp fiction, à la science-fiction, au Bildungsroman, au roman de guerre ; et le ton lui-même oscille entre l’humour et la noirceur la plus absolue, la simplicité du conte et la fausse neutralité du compte-rendu. L’impression de foisonnement est d’autant plus grande que l’écrivain multiplie les récits dans le récit, établissant des passerelles entre des lieux et des époques que tout sépare. Par sa forme, 2666 se fait donc la caisse de résonance d’un monde mouvant et chaotique, à l’image de l’itinéraire de l’auteur : né au Chili, celui-ci vécut au Mexique, retourna dans son pays natal au moment du coup d’État de Pinochet, se retrouva emprisonné puis libéré, regagna le Mexique puis s’installa en Espagne dans les années 1970. Homme sans autre patrie que sa langue et ses écrits, il a fait de 2666 un livre global, postnational si l’on peut dire - une plaque tournante aux dimensions de la planète. Les critiques de la première partie sont français, italien, anglais et espagnol ; l’Amalfatino de la deuxième partie a vécu en Espagne aussi bien qu’au Mexique ; un New-Yorkais se retrouve à mener une enquête en Amérique du Sud dans la troisième partie ; et le héros de la dernière partie est un Allemand choisissant un nom de plume italien, qui parcourt tous les pays d’Europe de l’Est avant de finir, lui aussi, à Santa Teresa.
Tous les chemins - toutes les pistes d’interprétation - de 2666 mènent en effet à cette ville-frontière maudite, calquée sur la très réelle cité de Ciudad Juárez, où des centaines de femmes ont bien été torturées et massacrées en toute impunité depuis 1993. Assemblage de genres et d’influences a priori incompatibles, de mondes aux histoires et aux géographies radicalement différentes, 2666 est bien le roman total, sans début ni fin, le lieu de tous les vertiges et de tous les paradoxes, où des moments de pur génie se fondent avec des longueurs parfois éprouvantes, où le passé rejoint le présent, l’espoir le désespoir, et où le vrai et le faux s’embrassent jusqu’à fusionner. Ainsi Sergio Gonzalez Rodriguez, l’un des protagonistes, non content d’exister dans la réalité, est l’auteur d’une enquête journalistique aussi fouillée qu’effroyable (1) sur un scandale aux limites du crime contre l’humanité, que les autorités ont essayé à toute force d’étouffer. Par là, l’ultime roman de Roberto Bolaño repose une nouvelle fois, en se gardant bien d’y répondre, la question qui hante toute son oeuvre : que peuvent les mots, la magie du dire, l’élan de la littérature et de la poésie, face à l’horreur et à la barbarie qui sommeillent en chacun de nous lorsqu’elles ne s’étalent pas devant nos yeux ?