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Pierre Assouline
Auteur

Bernard Quiriny

 

Notes

A lire
Moi, Sàndor F.
Alain Fleischer
Ed. Fayard, Alter Ego,
396 p., 21,90 euros.

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Alain Fleischer, Moi, Sàndor F.

Alain Fleischer publie aux éditions Fayard, dans la collection «Alter Ego», Moi, Sandor F., une «autobiographie» de son oncle paternel, Sàndor, tué par un soldat nazi en avril 1944, à 27 ans. Alain Fleischer superpose sa voix à celle de son oncle : un procédé déroutant.

Tout juste quelques mois après Prolongations, Alain Fleischer propose déjà un nouveau livre, Moi, Sandor F., que la couverture désigne comme un roman, mais qu’on rattachera plutôt à la part autobiographique de son oeuvre, celle de L’Amant en culottes courtes, de Quelques obscurcissements et du Carnet d’adresses. Le texte prend place dans la collection «Alter Ego», dont il faut rappeler le principe: chaque auteur doit écrire l’autobiographie imaginaire d’un autre, à la manière du jeu imaginé par Hermann Hesse dans Le Jeu des perles de verre. Le but de l’exercice, écrivait le romancier allemand, consiste à «pénétrer précautionneusement dans des cultures, des époques et des pays du passé» et à «considérer sa propre personne comme un travesti, comme l’habit précaire d’une entéléchie». Fleischer est bien placé pour relever ce défi, lui dont toute l’oeuvre est traversée par le thème du double (la gémellité, l’hétéronymie, l’univers parallèle de Quatre voyageurs) et qui pratique depuis longtemps les travaux sous contrainte et les protocoles expérimentaux.

Dans Moi, Sàndor F., il écrit l’autobiographie de son oncle paternel, Sàndor, tué à coups de crosse par un soldat nazi en avril 1944, à 27 ans, devant un wagon à bestiaux rempli de Juifs hongrois à demi-morts. Mais, au lieu de se mettre simplement dans la tête de son oncle disparu, il a choisi de pousser jusqu’au bout la logique de l’identification entre l’écrivain et son sujet. Il faut dire qu’il s’est toujours senti lié par un fil mystérieux à cet oncle qu’il n’a pas connu, comme si des forces surnaturelles lui avaient confié la charge de continuer sa vie interrompue. Ainsi, Fleischer est né en janvier 1944, quatre mois avant le meurtre de son oncle, comme pour une transmission de témoin ; ses proches leur trouvent des ressemblances physiques frappantes ; il possède une chevalière lui ayant appartenu, miraculeusement revenue dans sa famille après la guerre ; enfin, coïncidence suprême, il aurait dû porter lui aussi ce prénom de Sàndor (celui, déjà, de l’un des protagonistes des Trapézistes et le rat), avant que son père ne décide finalement, par souci d’intégration, de l’appeler Alain, variante de la traduction française de Sàndor par Alexandre. Fort de tous ces éléments, Fleischer a donc pris le parti de faire comme si Sàndor et lui n’étaient qu’un seul homme, et de superposer sa voix à la sienne ; au lieu d’écrire l’autobiographie imaginaire d’un autre, son oncle, il détourne légèrement la règle en feignant d’écrire sa propre autobiographie, son oncle et lui étant réputés ne faire qu’un. Au début, on est un peu déstabilisé par ce procédé très étrange, qui donne lieu à des phrases surprenantes : «Moi, Sàndor F., né à Paris en 1944, j’ai entendu parler de moi, Sàndor F., né à Budapest en 1917, par la bouche de ma soeur Lenke, ma tante.» Mais, très vite, on s’habitue à cette voix redoublée sur elle-même, balancée entre les souvenirs prêtés à Sàndor-oncle et la fiction conçue par Sàndor-Alain, avec la même phrase ostinato qui parcourt le récit: «J’imagine, je me souviens» – imagination pour le neveu, souvenir pour l’oncle. Le(s) narrateur(s) raconte(nt) ainsi la courte vie de Sàndor F., Juif hongrois de Budapest, depuis ses amitiés lycéennes jusqu’à son initiation au sexe, sa découverte de la photographie et ses voyages dans l’Europe des années 1930. On comprend dès les premières pages l’importance de la stratégie imaginée par Fleischer pour mener sa réflexion sur le thème de la transmission : grâce à elle, il fait mieux qu’en parler : il la met en scène, la confusion des deux Sàndor exprimant plus clairement qu’aucun développement philosophique ce sentiment d’être attaché à un être disparu, cette idée romanesque entre toutes que les individus ne sont pas des monades closes sur elles-mêmes mais les mailles, disséminées à travers le temps, d’un même réseau. Dans son intrigue même, Moi, Sàndor F. donne également l’impression d’un livre double, comme si le dispositif avait déteint sur le contenu. Pour une part, c’est un roman initiatique dans la tradition centre-européenne qu’affectionne Fleischer, où l’on retrouve ses sujets fétiches (le dépucelage comme dans L’Amant, le pacte amoureux comme dans Les Trapézistes, l’inceste comme dans Les Ambitions désavouées) et les grandes marques de son écriture: la scansion, les répétitions et le recommencement, avec ces chapitres qui presque tous commencent par la même phrase, «Moi, Sàndor F.», à la manière de son roman expérimental Là pour ça. Pour une autre part, c’est un livre poignant et puissant sur l’Holocauste et sur l’histoire, l’histoire de ce xxe siècle brisé en son milieu par la tragédie, avec un avant (les années 1930, la France pacifiste et aveugle, « l’insouciance et la joie de vivre qui régnaient dans Paris pendant cette période si proche de celle où la France allait à nouveau se trouver au centre d’un conflit mondial et d’une catastrophe sans précédent », qui inspirent à Fleischer quelques pages saisissantes) et un après. La chevalière perdue de l’oncle Sàndor, confiée à un compagnon d’infortune dans le train de la mort, retrouvée six ans plus tard en Israël par sa soeur et désormais portée par Alain Fleischer, symbolise tout le propos de ce livre splendide – l’un des plus beaux, sans doute, de l’auteur –, admirable méditation sur la mort, le temps, et sur la façon dont l’homme peut survivre à l’une en abolissant l’autre.