Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Magazine Littéraire n°371 - 01/12/1998
Sade poursuit sa conquête des librairies et des bibliothèques. L'auteur maudit du xixe siècle, dont les oeuvres circulaient sous le manteau, dans des éditions souvent fautives, tronquées, fait son entrée officielle grâce à Jean-Jacques Pauvert et Claude Tchou il y a quarante ans (non sans mal, procès, saisies), investit le livre de poche quelques années après grâce à Christian Bourgois (même Les 120 Journées de Sodome sont en 10/18), conquiert l'Université. Une anecdote qui fait sens. Lorsque Robert Mauzi, en charge de la littérature française du xviiie à Lyon, voulut il y a trente ans inscrire Aline et Valcour au programme de licence, le doyen poussa des cris d'orfraie. Comme Robert Mauzi lui représentait que les étudiants, ni les étudiantes, ne risquaient rien, qu'il n'y avait dans ce roman aucun passage qui offensât la pudeur, l'autre, bon catholique de surcroît, leva les yeux au ciel. - Mais, malheureux ! Ils vont vouloir lire les autres. L'Université mène à tout, particulièrement à La Pléiade. Breton avait, justement, invectivé Anatole France qui, ayant publié et préfacé un petit conte de Sade, estimait qu'un tel auteur ne méritait pas l'attention scrupuleuse de son éditeur, au même titre que Chateaubriand ou Racine. Anatole France est mort (« Avez-vous jamais brûlé un cadavre ? », interrogeaient les surréalistes)...
J.J.B